Depuis le 15 avril 2023, le Soudan est plongé dans les ténèbres d’un conflit qui ne dit pas son nom. Guerre civile totale pour certains, affrontement ethnique et religieux pour d’autres, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un génocide silencieux auquel la planète ne prête guère attention et porteur de germes pouvant s’étendre à toute la région.
La guerre a éclaté entre le général Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dagalo, surnommé Hemedti, suite à l’échec des négociations devant conduire à l’intégration des Forces de Soutien rapide (FSR), dans l’Armée nationale soudanaise (FAS). Les observateurs ont tendance à oublier leurs lourds passés communs en tant que bras armés de la dictature du Président déchu Omar El Béchir.
À ce jour, l’ONU ou Human Rights Watch évaluent le nombre de Soudanais ayant besoin d’aide humanitaire à 34 millions d’individus, soit plus de la moitié de la population totale. Dont 25 millions en ce compris 15 millions d’enfants souffrant de famine aiguë. Sans oublier les 13 millions de personnes déplacées internes et dans les pays voisins, tout en devant faire face à des épidémies de dengue, rougeole et choléra.
Si dans une première phase, l’offensive fulgurante des FSR leur a permis de prendre Khartoum et une grande partie du Darfour, l’armée soudanaise reprenant l’initiative en 2025 s’empare de la capitale et de la vallée du Nil. Cependant, parallèlement, les RSF consolidaient leur emprise sur l’ouest du pays et prenaient d’assaut El Fasher fin octobre 2025, au terme d’un siège de 18 mois.
Aujourd’hui, les FAS d’al-Burhan contrôlent Khartoum, Port-Soudan, la vallée du Nil, le nord du pays et l’Est, ce qui inclut la Mer Rouge et une partie importante du centre. Du coté des FSR de Hemedti, ils ont la mainmise sur la majeure partie du Darfour et du Kordofan occidental ainsi que les axes reliant le Darfour au Tchad et à la Libye. Ils contrôlent donc l’ouest du pays tout en appliquant une politique de la terre de brûlée, faisant du Soudan, un pays dévasté !
Les « Killing Fields » du Soudan
Dans cette déflagration de violence, les deux camps s’appuient sur des milices. Les experts en dénombrent plus de 150, qui soit changent de camp et d’alliances au gré de l’évolution du front ou travaillent pour leurs propres intérêts. Les troupes du Général al-Burhan commettent des crimes de guerre alors que celles de Hemedti se rendent coupables d’un génocide planifié et exécuté méthodiquement.
Dès 2024, l’ONG Human Rights Watch certifiait que les FSR et leurs alliés arabes perpétraient des actes de nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité à l’encontre de l’ethnie noire des Massalit ainsi que contre d’autres communautés non arabes de la région, même musulmanes. Que ce soit à El Geneina, capitale du Darfour occidental, ou dans la localité voisine d’Ardamata, l’éradication des Massalit a fait plus de 19 000 victimes.
Puis il y a eu la prise de la ville d’El-Fasher en octobre 2025. Les troupes de Hemedti avaient annoncé que dès sa prise, les ethnies noires majoritaires de la ville, les Zaghawas et les Fur, bien que musulmans sunnites, seraient massacrées jusqu’aux derniers. Le carnage fut tel que par satellite, on pouvait voir les charniers et les rivières de sang irriguant les champs.
Le Professeur Nathaniel Raymond, directeur exécutif du Yale Humanitarian Research Lab, tout en qualifiant El Fasher de « zone de mise à mort » dans un article du New Yorker, déclara : « Il est possible que davantage de personnes soient mortes en dix jours à El Fasher que pendant les deux années de guerre à Gaza. C’est bien de cela que nous parlons. Ce n’est pas une hyperbole ». Les experts évaluent le bilan des massacres perpétrés par les FSR à plus de 150 000 morts. Un génocide dont on veut taire le nom !
Face à ces bains d e sang répétés, visant indifféremment hommes, femmes et enfants, les membres du « Quad » regroupant les États-Unis, l’Égypte, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis tentent de présenter un plan de paix. Établissant différentes feuilles de route pour obtenir un cessez-le-feu humanitaire empêchant la poursuite du génocide et permettant l’ouverture de négociations pour un retour au pouvoir d’un gouvernement civil, toutes les propositions se heurtent à un refus permanent d’al-Burhan.
Guerre régionale et partition

Aujourd’hui, même si les lignes de front ont évolué, avec la reprise de positions stratégiques par les FAS sur le Nil Bleu et au Darfour, le conflit entre dans une nouvelle phase dont l’enjeu stratégique s’est déplacé vers le Kordofan.
Désormais, El Obeid, capitale du Kordofan Nord et principal verrou entre les territoires contrôlés par les FAS à l’est et les zones dominées par les FSR au Darfour, est l’objet de toutes les attentions. Si les forces de Hemedti s’empare de la ville, cela leur permettrait de couper les principales lignes logistiques du gouvernement et de rétablir pleinement une continuité territoriale entre leurs places-fortes occidentales et le centre du pays. Par contre, si les FAS conservent El Obeid, elles seraient à même de bloquer définitivement Hemedti dans l’ouest soudanais.
La chute d’El Fasher a permis aux FSR de considérablement renforcer leur contrôle sur le Darfour, mais la bataille d’El Obeid constitue sans aucun doute le tournant stratégique de l’année 2026. L ‘issue du siège déterminera si la partition du Soudan est inéluctable ou si le Général al-Burhan dispose d’une capacité militaire suffisante pour reconquérir l’ouest du pays.
L’armée soudanaise à bien compris l’enjeu en établissant un maximum de 14 points de contrôle et un réseau de 51 kilomètres de tranchées défensives autour de la ville, se préparant à un siège prolongé alors que les forces paramilitaires se massent aux abords de cette ville
Actuellement, la guerre du Soudan porte sur le contrôle des grands corridors logistiques reliant la mer Rouge, le Nil, le Kordofan et le Darfour. Ce dernier étant le cœur économique de la guerre. Les revenus issus notamment des mines d’or permettent à Hemedti de financer ses opérations et d’entretenir ses réseaux d’approvisionnement d’armement.
Ce conflit n’est pas simplement entre al-Burhan et Hemedti, il est également alimentée par nombre de puissances régionales qui soutiennent les différentes factions. Du côté d’al-Burhan, l’ Egypte est son plus important soutien militaire et politique mais également l’Arabie saoudite au niveau diplomatique, la Turquie qui augmente graduellement sa coopération militaire et l’Iran fournisseur réguliers de drones.

Quant aux soutiens régionaux de Hemedti, ce sont principalement les Émirats Arabes Unis via des réseaux passant par l’est de la Libye, notamment les zones contrôlées par le général Haftar. Ces réseaux approvisionnent les FSR en armes, carburant et combattants. Le matériel entre en Libye via le port de Benghazi et par des vols cargo atterrissant sur plusieurs bases, avant d’être acheminé vers le sud, en direction de zones de transit proches de la frontière soudanaise.
Deux autres pays soutiennent les FSR de manière ambiguë, l’Éthiopie qui a un litige territoriale avec al-Burhan et le Kenya qui entretient des relations avec les deux camps mais offre une certaine forme d’appui discret aux hommes de Hemedti.
Les puissances régionales impliquées dans le conflit cherchent à empêcher leur adversaire d’obtenir une victoire décisive, tout en ne voulant pas s’impliquer directement dans les combats.
La donne, cependant, est en train de changer depuis que le général al-Burhan a menacé la Libye de représailles sur son territoire, après avoir obtenu un difficile mais discret feu vert de l’Égypte qui, depuis un an, s’est rapproché de Tripoli au détriment de son allié le général Haftar.
De même, les FAS menacent d’intervenir en Éthiopie, étant certaines du soutien concret du Premier ministre Abiy Ahmed aux FSR. L’Égypte ne demandant rien de mieux que d’affaiblir son principal rival dans la région et surtout son adversaire dans le dossier du GERD (Grand barrage de la Renaissance éthiopienne) qui est au centre de vives tensions géopolitiques.
Il ne fait aucun doute que la survie du général al Burhan ou de Hemedti en cas de défaite à El Obeid passera par la régionalisation et l’internationalisation du conflit, qui conduira à des affrontements entre puissances régionales, au grand malheur du Soudan et de ses populations.
*Ancien Conseiller du Maréchal Mobutu, Max Olivier Cahen est uteur d’un mémoire intitulée « Stratégie d’expansion et d’hégémonie de l’intégrisme islamique en Afrique Sub-saharienne »









































