
Six nouveaux accords commerciaux ont été signés le 11 mai 2026 à Kampala entre République démocratique du Congo et l’Ouganda lors de la visite de Félix Tshisekedi. Le Président congolais s’était fixé deux objectifs à Kampala : la conclusion de la 9ème session de la commission permanente mixte entre les deux pays et la cérémonie d’investiture du président Yoweri Museveni.
Le déplacement du chef d’État congolais, ponctué par un tête-à-tête d’une heure avec son homologue ougandais, à la tête d’une délégation de 17 ministres congolais mobilisés et couronné par six mémorandums signés au State House de Kampala, était loin d’être une simple visite de courtoisie.
La relation entre Kinshasa et Kampala repose sur deux piliers. Sécuritaire d’abord dans l’est de la RDC : les deux armées mènent conjointement l’opération Shujaa contre les ADF, combattants d’origine ougandaise affiliés à l’État islamique. Une opération au sujet de laquelle les deux chefs d’État ont dit leur satisfaction et décidé de sa poursuite.
Commercial ensuite : la RDC est désormais la première destination des exportations ougandaises, avec près de 962 millions de dollars échangés en 2024-2025, en hausse de 29% en deux ans. Bientôt l’exploitation du pétrole viendra s’ajouter à ce volet, à en croire Yoweri Museveni, qui a révélé avoir discuté de ce dossier lors de leur tête-à-tête. Le champ pétrolier du lac Albert se trouve en effet à cheval sur la frontière entre la RDC et l’Ouganda.
Sur le même dossier, Félix Tshisekedi a proposé que la RDC participe aux infrastructures pétrolières ougandaises déjà en développement : oléoduc et raffinerie. « Il a proposé et j’ai accepté », a dit Yoweri Museveni. Malgré des moments de tensions et de suspicion, l’Ouganda reste pourtant le seul des neuf voisins de la RDC avec lequel Kinshasa est allé aussi loin en coopération depuis l’arrivée du Président congolais au pouvoir.
Parmi les six protocoles d’accord signés entre la RDC et l’Ouganda, qui portent notamment sur les infrastructures, le commerce transfrontalier, l’énergie et la coopération sécuritaire, il y a notamment la concrétisation d’un projet d’infrastructures sur la route Kasindi-Beni-Butembo. La RDC a libéré sa part et la Banque mondiale s’est dite prête à appuyer ce projet.
Un tournant majeur dans la recomposition géopolitique et économique de la région
Les accords stratégiques conclus entre la République démocratique du Congo, l’Ouganda et la Tanzanie marquent un tournant majeur dans la recomposition géopolitique et économique de la région des Grands Lacs. Au cœur de cette nouvelle orientation stratégique : la construction de nouveaux corridors commerciaux et énergétiques qui transforment des frontières longtemps marquées par l’insécurité en espaces d’échanges économiques structurants et repositionnent progressivement Kinshasa comme acteur central de l’intégration régionale.
Pour Kinshasa, l’objectif est clair : réduire sa dépendance sécuritaire dans l’Est du pays tout en accélérant son intégration aux grands circuits économiques régionaux. L’Ouganda, de son côté, consolide son rôle de plateforme logistique et commerciale entre l’Afrique de l’Est et l’intérieur du continent. Quant à la Tanzanie, également partie prenante à cette nouvelle architecture régionale, grâce à son ouverture sur l’océan Indien et à ses infrastructures portuaires, elle apparaît comme un maillon essentiel des futures routes d’exportation régionales.
Cette convergence d’intérêts favorise l’émergence progressive d’un axe économique structurant entre Kinshasa, Kampala et Dar es-Salaam. Dans ce nouveau paysage régional, le Rwanda semble confronté à un environnement diplomatique plus délicat.
Longtemps considéré comme un acteur incontournable des équilibres sécuritaires dans les Grands Lacs, Kigali fait aujourd’hui face à une pression internationale accrue autour des accusations de soutien au M23, régulièrement évoquées dans plusieurs rapports internationaux.
Les tensions diplomatiques persistantes avec Kinshasa ainsi que les critiques occidentales ont contribué à fragiliser son image régionale, alors même que les États voisins privilégient désormais des approches davantage centrées sur les infrastructures, le commerce et l’intégration économique.
Néanmoins, il convient de relativer. En effet, pour l’instant, on ne peut totalement affirmer que Kigali devient isolé avec cette nouvelle configuration et à un contexte régional plus complexe concernant les réalités du transport routier dans la région. Le Kenya et la Tanzanie sont toujours en conflit pour la question des ports.
L’Ouganda étant un pays enclavé a besoin du Rwanda pour ses importations et exportations par terre via le port kenyan de Mombasa. De même que Kampala a besoin de Kinshasa pour atteindre le port de Dar es-Salam. Qu’importe, les accords stratégiques conclus entre la RDC, l’Ouganda et la Tanzanie constituent le socle d’une recomposition géopolitique et économique majeure de la région des Grands Lacs, notamment avec la construction de nouveaux corridors commerciaux et énergétiques.
Les corridors économiques au cœur de la stratégie
Le partenariat stratégique conclu entre la RDC et les États-Unis en décembre 2025 renforce encore cette dynamique régionale. L’objectif affiché par Kinshasa est de sécuriser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques tout en modernisant les infrastructures de transport et les corridors d’exportation.
Les projets liés aux corridors de Lobito et de Sakania occupent une place centrale dans cette vision d’intégration économique. Pour la RDC, riche en ressources minières stratégiques, ces projets représentent une grande opportunité de diversification économique et de désenclavement de plusieurs provinces.
Longtemps réduite principalement sous l’angle des conflits armés et des crises humanitaires, la RDC tente désormais de s’imposer comme un acteur diplomatique et économique majeur en Afrique centrale et orientale. Grâce à sa position géographique, à son potentiel minier et à la multiplication des partenariats régionaux, Kinshasa est en passe de devenir un pivot des échanges commerciaux et énergétiques dans les Grands Lacs.
Le véritable défi reste cependant la consolidation durable de la sécurité dans l’Est du pays. Car il est bien connu que sans la stabilité, les ambitions économiques régionales de la RDC risquent de se heurter aux réalités persistantes de la prolifération des conflits armés. La montée en puissance des Forces armées congolaises, observée ces derniers mois, conjuguée avec la coopération militaire avec l’Ouganda, n’est pas étrangère à la réalisation de cet objectif.
Une chose apparaît néanmoins certaine : la région entre dans une phase de recomposition profonde, où les infrastructures, les corridors commerciaux et les alliances économiques prennent progressivement le pas sur les préoccupations purement sécuritaires, en voie d’être atteintes.





































