Depuis 2021, la présence militaire russe dans les pays du Sahel n’a cessé de croître. D’abord au Mali avec Wagner dont les éléments ont été intégrés dans l’Africa Corps ensuite des contingents se sont positionnés au Burkina Faso et au Niger en 2024. Aujourd’hui la Russie déploie son influence en Afrique de l’Ouest, avec une présence accrue au Togo. Prémices sans aucun doute d’ un système régional intégré que Moscou cherche à construire et qui pourrait redistribuer les cartes dans région.
De Wagner à l’Africa Corps
Les Corps expéditionnaires et les coopérants militaires soviétiques présents en Afrique durant la guerre froide étaient répartis sur l’ensemble du continent. Des théâtres angolais ou éthiopien, en passant par le Congo-Brazzaville, la Guinée-Conakry, la Lybie, la Somalie ou l’Algérie, les conseillers, les techniciens et les livraisons d’armes sécurisaient la sphère d’influence soviétique. La chute du mur de Berlin et de l’URSS fit que la présence russe en Afrique diminua drastiquement entre 1990 et 2010.
Poutine décida de réinitier une véritable politique africaine dès 2011. Elle connaît alors un véritable coup d’accélérateur à partir de 2014, au moment où la société Wagner est fondée par Prigojine.
Si aujourd’hui, certains réseaux de Wagner sont encore extrêmement actifs et présents en Centrafrique ou au Soudan, c’est principalement l’Africa Corps qui étend son influence en tentant de trouver de nouveaux théâtres d’opération.
L’implantation la plus importante de l’Africa Corps se situe dans les 3 pays du Sahel dont le pouvoir est détenu par des juntes militaires et devant faire face aux assauts des groupes Jihadistes.
Au Niger, le contingent russe est de 200 hommes, sa principale mission étant la formation et l’accompagnement des forces armées nigériennes, le renseignement, le transfert de matériel militaire et la surveillance du territoire.
Pour ce qui est du Burkina Faso c’est le même ordre de grandeur, 200 hommes qui s’occupent de l’instruction des troupes burkinabé, apportent leur appui sur le terrain pour lutter contre les groupes jihadistes et garantissent la protection du régime.
Le Mali, quant à lui, est de loin le plus important dispositif mis en place par l’Africa Corps. Le contingent russe tourne autour de 2 000 à 2 500 hommes étant répartis sur une vingtaine de bases.
L’Africa Corps mènent également une politique de pénétration économique. Dans le cas du Mali, cela passe par le raffinage de l’or par le groupe Yadran et la prospection du lithium avec Rosatom. Du côté du Niger, c’est principalement la société Uranium One, filiale de Rosatom qui prospecte pour obtenir des permis. Quant au Burkina Faso, les sociétés minières russes étaient déjà présentes, donc l’offensive économique russe visent le nucléaire et l’énergie.
Africa Corps, une réputation surfaite
Il faut souligner que l’Africa Corps depuis sa présence en Afrique est plus réputé pour ses exactions, son racisme et ses pillages que pour ses victoires militaires.
Les russes, au début, ont remporté des succès avec l’armée malienne dans la reconquête de certaines positions au nord du pays, ensuite, elles ont subi de multiples revers.
Tout d’abord à Tinzaouaten en juillet 2024, les forces russes et maliennes sont battues par les combattants touaregs du CSP (Cadre Stratégique Permanent). Au cours de cette opération, les pertes russes se montent à plus de 80 morts. Depuis lors, les défaites humiliantes s’enchainent ! à Aguelhok en juin 2025, un convoi russo-malien est presque anéanti par le Front de libération de l’Azawad.
Plus récemment, le 25 avril 2026, le JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) et les forces touarègues du FLA (Front de libération de l’Azawad) lancent une offensive coordonnée sur plusieurs cibles. Kati, Gao, Sévaré, Mopti, Kidal et Bamako sont attaquées. Dans la foulée, le ministre malien de la Défense, Sadio Camara est tué dans l’attaque contre sa résidence à Kati. Démonstration politique et militaire démontrant que l’Africa Corps peine à protéger le régime qu’il prétend défendre.
Dans cette perspective, il est établi que pour le moment, l’Africa Corps ne peut gagner la guerre au Mali. Il peut juste tenter d’empêcher les jihadistes et le touaregs de s’emparer de Bamako et ses environs. Même si les troupes maliennes viennent de reprendre Kidal sans combat
Le JNIM principale organisation jihadiste et la branche sahélienne d’Al-Qaïda dispose d’une immense implantation dans l’ensemble de la région, passant du Mali via le Burkina Faso, le Niger, le nord du Bénin, le nord du Togo, le nord de la Côte d’Ivoire jusqu’au Ghana. Il est considéré par l’Africa Corps comme son plus dangereux adversaire.
Cependant au Niger et dans le reste de la région, il fait également face à l’ ISSP (Islamic State Sahel Province) affilié à l’État islamique qui occupe un espace à l’ouest du Niger, dans la région de Tillabéri, le nord-est du Mali et dans plusieurs zones du Burkina Faso.
Rival particulièrement violent du JNIM, ils se livrent des combats sans merci pour le contrôle des territoires, des routes, des populations et des économies clandestines.
Dans ce panorama de groupes islamistes intégristes, on ne peut oublier l’ ISWAP
(Islamic State West Africa Province) présent dans les zones occidentales et dans la zone des trois frontières. Ni par ailleurs Boko Haram installé dans l’espace du lac Tchad, même si son poids est différent de celui du JNIM ou du ISSP dans le Sahel occidental. L’’Africa Corps est totalement incapable de résoudre seul ces problématiques révélant une capacité opérationnelle défaillante sur le terrain.
Le Togo, la tête de pont stratégique

L’intérêt de Moscou pour le renforcement de ses liens avec le Togo est multiple En effet, le problème de l’ Africa Corps est principalement géographique. Pour approvisionner le Mali, le Niger et le Burkina Faso qui sont enclavés, il dépend exclusivement des voies passant par la Mauritanie, l’Algérie ou la Guinée. Si cette dernière joue déjà un rôle logistique crucial pour le matériel destiné au Mali, les voies empruntées ne sont pas aussi naturelles que de passer par le port de Lomé, puis le nord du Togo, ensuite le Burkina Faso pour arriver à Bamako. Donc Moscou ne construit pas une seule route mais met en place un réseau de corridors pour acheminer tout le matériel nécessaire pour les Etats de l’AES
(l’Alliance des Etats du Sahel).
Dans ce cadre, le Togo et la Russie ont signé le 27 mars 2025 un accord de coopération militaire à Lomé, ratifié par Moscou. Depuis, 350 hommes de l’Africa Corps sont arrivés à Lomé en janvier 2026 avec une mission claire, la protection des sites sensibles, le renseignement, la formation et coopération avec les Forces togolaises et l’organisation de la logistique russe vers le Sahel.
Avec les premières livraisons de matériel militaire en juillet 2026, le Togo s’est imposé comme le principal hub logistique maritime russe pour l’Africa Corps. Lomé constitue maintenant le débouché maritime et le relais politico-logistique de la stratégie russe dans la région.
Si le Togo est stratégiquement intéressant en raison de son port, un événement géopolitique récent permet à Moscou de justifier sa présence sur place et de mener parallèlement une offensive diplomatique envers le Bénin.
Il est confirmé que le JNIM a commencé à implanter des bases via le Burkina Faso dans le nord du Togo, le nord du Bénin, la Côte d’Ivoire et au Ghana. L’ISSP se positionnant également au Bénin.
Pour Moscou, l’argument est simple, l’Africa Corps est géographiquement situé devant la progression des jihadistes, donc il est à même d’aider le Togo à empêcher la progression de ceux-ci vers le Golfe de Guinée.
La stratégie russe a donc radicalement changé. Elle ne consiste plus simplement à remplacer la France ou les États-Unis auprès des régimes militaires du Sahel, ni à simplement piller les ressources des pays ciblés. Moscou souhaite mettre en place un système régional intégré qui combinerait 6 piliers, la sécurité, le renseignement, l’influence politique, l’énergie, les ressources minières et les corridors logistiques. Dans ce système, le Togo constitue désormais le pivot maritime et logistique de ce dispositif.
Moscou est définitivement de retour sur le continent.
*Max Olivier Cahen
Ancien Conseiller du Maréchal Mobutu
Auteur d’un mémoire intitulée « Stratégie d’expansion et d’hégémonie de l’intégrisme islamique en Afrique Sub-saharienne »









































