Accueil TRIBUNE Éthiopie – Tigré : Un conflit régional en devenir

Éthiopie – Tigré : Un conflit régional en devenir

Le 20 septembre dernier, sept organisations armées à l’initiative du TPLF (Tigray People’s Liberation Front) ont officiellement annoncé la mise en œuvre de l’Ethiopian Peoples’ Forces Alliance for Survival, une coalition dont l’ objectif principal est de renverser le gouvernement d’Abiy Ahmed. Devant cette nouvelle donne, nombre d’observateurs craignent une déflagration régionale impliquant l’Erythrée, l’Egypte, le Soudan et la Somalie.

Un Etat souverain millénaire

L’Ethiopie est depuis toujours un état indépendant. Elle a été un des rares états africains à avoir su préserver ce statut, sauf pendant une courte période.
Dans l’histoire du pays, le Tigré occupe une place particulière. Berceau de l’État éthiopien et de la civilisation chrétienne éthiopienne depuis l’antiquité, le Tigré fait partie historiquement de l’Éthiopie. Ce n’est ni une région ou un Etat à part entière comme l’Erythrée.
C’est au 19 ème siècle que les fondations d’un Etat moderne sont établies, sous le règne du Roi des Rois Ménélik II.
En 1936, l’invasion et l’occupation italiennes font que celle-ci est alors intégrée à l’Afrique orientale italienne. Cependant, dès 1941, sous l’impulsion d’une coalition des forces britanniques et du Commonwealth, de la résistance éthiopienne et de la force publique du Congo belge, l’État éthiopien retrouve sa pleine souveraineté.

Ethiopie-Tigré, les frères ennemis

En 1974, le Roi des Rois Haïlé Sélassié est renversé par le DERG, littéralement le « conseil » en amharique qui, de fait instaure un régime militaire marxiste-léniniste dirigé par Mengistu.
Le TPLF est créé dans les années 1970 dans un premier temps comme mouvement rebelle tigréen contre la monarchie. Face à la junte au pouvoir, il déclenche une insurrection. C’est la région du Tigré qui porte le combat dans un conflit qui est à la fois régional, national et idéologique.
En 1989, le TPLF rejoint d’autres mouvements ethno-régionaux pour former l’EPRDF (Ethiopian People’s Revolutionnary Front ) et renverse Mengistu en 1991.
Le nouvel Etat éthiopien est cependant très rapidement confronté à de nouveaux défis. L’Erythrée qui avait été fédérée à l’Éthiopie puis annexée par celle-ci en 1962, force son indépendance en 1993. Portée par la victoire de l’EPLF (Eritrea People’s Liberation Front) et un processus négocié suivi d’un référendum, superviser internationalement, le Président éthiopien Meles Zenawi n’a pas d’autre choix que de reconnaître le nouvel Etat ! Entraînant de facto, l’enclavement du pays, privée de son accès à la mer Rouge.
Consécutif à cette indépendance, les deux pays se livrent une guerre sans pitié entre 1998 et 2000 pour une dispute frontalière autour de Badmé.
Durant la période de 1991 à 2018, la domination tigréenne sur la vie politique éthiopienne est permanente. Le TPLF devient la composante dominante de l’EPRDF. Durant ses trois décennies, les Tigréens disposent d’une influence politique et militaire disproportionnée par rapport à leur poids démographique, ne représentant que 6% de la population.
L’arrivée d’ Abiy Ahmed au pouvoir en 2018, change le paysage politique du pays. Il marginalise le TPLF et décide de dissoudre l’EPRDF pour fonder le Prosperity Party. Dans la foulée, il fait la paix avec l’Érythrée et reçoit le prix Nobel de la paix en 2019. Les Etats-Unis considèrent qu’il est un des rares dirigeants africains porteur d’espoir et de développement et lui accorde leur plein soutien, en renforçant la coopération financière et militaire.
Confronté à sa perte de pouvoir et un isolement croissant, le TPLF déclenche une guerre ouverte contre l’Ethiopie. Abiy obtient le soutien de l’Érythrée et des forces amhara qui combattent aux côtés d’Addis-Abeba. En deux ans de conflit, 2020-2022, on estime le bilan à plus de 600 000 morts.
En novembre 2022, sous l’égide de l’Union Africaine, l’accord de Pretoria met officiellement fin à la guerre, ce qui implique la cessation permanente des hostilités, le désarmement du TPLF et le rétablissement de l’autorité fédérale éthiopienne. L’ Érythrée est cependant absente de l’accord, alors qu’elle avait combattu en Éthiopie, et les questions territoriales, notamment la problématique du Western Tigray, ne sont pas réellement réglées, tandis que le mécanisme de paix s’ effondre graduellement.

L’embrasement

Si le TPLF a signé les accords de Pretoria, il n’a jamais accepté sa perte de pouvoir. Ce dernier dispute encore à Adis Abeba le contrôle politique et territorial du Tigré. Le TPLF décide alors de relancer son administration régionale et les forces tigréennes sont à nouveau mobilisées.
Dans la perspective d’une nouvelle guerre, les dirigeants tigréens réussissent à mettre en œuvre l’Ethiopian Peoples’ Forces Alliance for Survival, une coalition , sans commandement intégré, regroupant le TPLF – Tigray People’s Liberation Front, Amhara Fano National Movement, Oromo Liberation Army (OLA), Ogaden National Liberation Front (ONLF), Afar Revolutionnary Democratic Unity Front (ARDUF/Ugugumo), le Benishangul Peoples’ Liberation Movement (BPLM), le Gumuz Peoples’ Democratic Movement (GPDM).
Les affrontements ont commencé le 23 septembre dernier et se sont rapidement étendus à toute la région. Si dans un premier temps, les forces de l’Alliance ont progressé, les forces éthiopiennes et leurs alliés se sont emparés le 4 octobre du centre de Mekelle, capitale du Tigré, après le retrait des forces du TPLF. Il ne fait aucun doute que l’armée éthiopienne est puissante et expérimentée, disposant d’une capacité aérienne redoutable, des milices amhara et de forces alliés. Elle est, malgré tout obligé de potentiellement combattre sur quatre ou cinq théâtres simultanément, Tigré, Amhara, Oromia, Afar et d’autres zones périphériques. Ce qui ne garantit pas sa victoire finale.

La poudrière régionale

Les voisins frontaliers ou proches de l’Ethiopie ont tous un litige avec elle. Dès lors, la crise du Tigré n’est plus seulement une guerre intérieure éthiopienne, elle est devenue le dénominateur commun de cinq affrontements potentiels.
Tout d’abord, entre Addis-Abeba et les mouvements ethno-régionaux.
En second, le contentieux du Nil avec l’Égypte, le GERD, le grand barrage éthiopien sur le Nil Bleu. Ce dernier est devenu le conflit stratégique majeur entre Addis-Abeba et le Caire. Al-Sissi considère que c’est une question de survie nationale et n’exclut pas un affrontement direct.
Puis, la guerre civile soudanaise qui constitue aussi un risque d’affrontement. L’Éthiopie est accusée par le Soudan du Général al-Burhan, de non seulement faciliter les opérations des milices de Hemedti mais également de les aider logistiquement, tandis qu’Addis-Abeba accuse Khartoum de soutenir les forces hostiles au régime éthiopien.
Ensuite, la Somalie dont le role est totalement sous-estimée dans l’équation de la Corne de l’Afrique. Bien que vulnérable et étant incapable de contrôler l’ensemble de son territoire face à al-Shabaab; elle domine une partie cruciale de la façade occidentale de l’océan Indien et se trouve face au golfe d’Aden et au détroit de Bab el-Mandeb. Si la Somalie a récemment renoué avec l’Ethiopie, il n’en demeure pas moins qu’elle s’est rapprochée militairement de l’Egypte suite aux accords conclus entre le Somaliland et Addis Abeba pour un accès à la mer Rouge.
En dernier lieu, l’équation Ethiopie-Érythrée. Abiy considère l’accès à la mer Rouge comme une question stratégique nationale et vitale. Asmara y est totalement hostile et estime que toute tentative éthiopienne de revenir militairement ou politiquement sur la côte constitue une menace existentielle. La « fracture » entre les deux pays est désormais officielle, l’Érythrée a rompu ses relations diplomatiques avec l’Éthiopie le 1er octobre, après qu’Addis-Abeba eut fermé son ambassade à Asmara.
Le dimanche 4 octobre s’est tenu à El Alamein un sommet régional réunissant le Maréchal al-Sissi, Isaias Afwerki Président de l’Érythrée, le Général al-Burhan pour le Soudan et le Président Hassan Sheikh Mohamud pour la Somalie. Présenté comme une réunion sur les questions régionales, il était principalement centré sur la crise éthiopienne. Si les 4 pays ont réitéré leur volonté de mettre en œuvre des principes de bon voisinage, de non-ingérence entre Etats et la résolution pacifique des litiges, la plupart des observateurs ne sont pas dupes. Il est établi que pour ces chefs d’Etats, l’affaiblissement de l’Ethiopie est une priorité stratégique.
Il est essentiel de comprendre que géopolitiquement ces pays forment littéralement une ceinture maritime continue autour de l’Éthiopie pouvant l’asphyxier.
En date du 8 octobre, des soldats érythréens ont pris position dans plusieurs zones du territoire tigréen dont Adigrat, à 25 km à l’intérieur de l’Ethiopie. Déclenchant la riposte d’Addis Ababa par des frappes de drones sur les troupes d’Asmara.
Le premier acte d’une guerre qui embrasera la Corne de l’Afrique et les états périphériques.

*Max Olivier Cahen
Ancien Conseiller du Maréchal Mobutu
Auteur d’un mémoire intitulée « Stratégie d’expansion et d’hégémonie de l’intégrisme islamique en Afrique Sub-saharienne »

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