Des cantiques dans les églises aux comédies musicales en passant par les chants guerriers, la chanson est au cœur de nos traditions d’un bout à l’autre du globe. À la fois moyen d’expression, outil de transmission ou acte de résistance, il raconte l’histoire des sociétés humaines aussi sûrement que le font les livres.
« Si l’on considère que le chant, c’est vocaliser sur le souffle, l’homme de tout temps a chanté. Je pense même qu’il a commencé avant de parler, parce que finalement, c’est plus simple – et c’est ce que fait le bébé – de vocaliser avant de structurer des syllabes et des mots », déclare Nathalie Henrich Bernardoni, directrice de recherche au CNRS, spécialisée dans les sciences de la voix.
Il est impossible de dater les premières expressions vocales, mais les plus anciennes traces arrivent avec l’Antiquité et la maîtrise de l’écriture pour les noter. Des chants sont attestés dans la civilisation égyptienne, dans les rites. La plus ancienne chanson que l’on connaisse à l’heure actuelle provient de Mésopotamie : l’hymne à Nikkal, dédié à la divinité du même nom, est écrit de façon presque complète sur des tablettes cunéiformes datant de 1 400 ans avant notre ère.
Dès cette époque, la dimension religieuse du chant est présente, aussi bien en Mésopotamie que plus tard en Grèce et dans l’Empire romain. On retrouve encore ses traces à l’heure actuelle dans les louanges dans les églises, les bhajans dans l’hindouisme ou les nashid dans l’islam. « Dans toutes les formes de pratiques spirituelles, la voix chantée est omniprésente. C’est aussi une caractéristique qui montre que le chant a des vertus puissantes et accompagne vraiment un développement de l’être, en allant chercher ce qu’il y a de plus profond en soi », explique la chercheuse française.
Plus généralement, l’expression vocale joue un rôle crucial dans la cohésion des groupes humains et donc aussi au niveau politique. « Pour Charlemagne, qui a diffusé le chant grégorien dans tout son empire, c’était une façon d’unifier par le chant », explique Pierre Loiret, auteur de livres sur le chant grégorien, dans l’émission « Religions du monde ». « Le chant, c’est à la fois une découverte intime de soi et un ancrage identitaire. Il permet d’explorer les possibilités de son propre instrument, mais aussi de se relier à une communauté », ajoute Nathalie Henrich Bernardoni.
Transmission des traditions et censure

À l’inverse, certains régimes cherchent à censurer plutôt qu’à diffuser, craignant l’effet mobilisateur. La répression se met alors en marche. En 1985, c’est le chanteur américain Stevie Wonder qui en fait les frais en Afrique du Sud lorsqu’il critique l’apartheid dans sa chanson « It’s Wrong (Apartheid) », puis en dédiant l’Oscar qu’il remporte la même année à Nelson Mandela, alors prisonnier politique.
Mais au Canada, dans les pensionnats autochtones administrés par le gouvernement pendant près d’un siècle, si les chants traditionnels ont été interdits, ce n’est pas par crainte de leur effet mobilisateur. C’est parce que le gouvernement de l’époque souhaitait « civiliser » les Premières Nations en leur faisant perdre leurs liens avec la culture de leurs ancêtres. « Pour beaucoup d’entre nous, les peuples autochtones, le chant guttural était interdit. Les prêtres chrétiens le considéraient comme un péché. Nous avons failli perdre cette tradition, mais aujourd’hui nous sommes plus forts et nous chantons pour ceux qui ne pouvaient pas », raconte sur TikTok l’influenceuse canadienne d’origine inuk, Shinanova, qui partage régulièrement des contenus mettant en valeur les pratiques vocales des Inuits.
C’est que le chant est un vecteur essentiel de transmission culturelle entre générations, notamment dans les sociétés orales. En Afrique de l’Ouest, cela passe spécifiquement par la figure des griots. À la fois conteurs, historiens, poètes ou musiciens, ils sont des figures d’autorité au niveau local et sont centraux dans la préservation des récits et des traditions, particulièrement via les chants.
En dehors des récits racontés, l’interprétation est aussi un marqueur important d’une culture locale. « On va se spécialiser dans l’usage chanté de notre instrument selon les esthétiques dans lesquelles on baigne, selon la culture dans laquelle on évolue », signale Nathalie Henrich Bernardoni. Les chanteurs utilisent des techniques particulières parfois très travaillées et impressionnantes témoignant de la versatilité de l’organe vocal humain : les ruptures mélodiques du yodel, qu’il soit suisse ou des pygmées de Centrafrique ; les multiples rythmiques et mélodies du beatbox ; les chants polyphoniques méditerranéens, etc. Certaines de ces traditions vocales demandent un entraînement rigoureux et un savoir-faire transmis. « Ce qui est fascinant, c’est que dans des traditions très éloignées géographiquement comme le chant diphonique de Mongolie et les voix graves du chant sarde, on retrouve les mêmes gestes vocaux fondamentaux », ajoute la spécialiste de la voix.
Des chants donnant du pouvoir ou imitant la nature

Si le chant permet de faire lien entre les personnes partageant une même culture et de faire cohésion dans les religions, il peut jouer ce rôle aussi face à l’adversité comme avec les chants guerriers. Ils servent autant à galvaniser les troupes qu’à impressionner comme les war songs lakotas interprétées en collectif. En ce sens, le chant devient une arme symbolique.
Cette idée d’un chant porteur de pouvoir se retrouve également dans de nombreuses traditions chamaniques. Le chant de pouvoir – ou chant sacré – est utilisé dans les rituels pour invoquer des forces. En Amazonie, les chamans utilisent les icaros, des chants lors des cérémonies d’ingestion d’ayahuasca. On les retrouve aussi dans les pratiques inuites, sibériennes ou aborigènes, où l’organe vocal devient un médium entre l’humain et le monde invisible ou le reste de la nature.
Ce lien entre expression vocale et nature est fondamental dans de nombreuses sociétés traditionnelles. Pour beaucoup de peuples autochtones, chanter permet de se relier à la terre, aux ancêtres, aux animaux. Les chants suivent les cycles naturels, les saisons, les migrations. Ils célèbrent la pluie, la naissance d’un enfant, la chasse réussie. Certaines mélodies s’inspirent directement des sons de la nature (oiseaux, eau, vent). Des traditions chamaniques de l’Asie tentent d’imiter les cris d’oiseaux ou d’animaux afin d’appeler les esprits ou dialoguer avec la nature. Cela démontre à quel point l’écoute du monde a pu façonner l’expression vocale humaine et ce, même à l’heure actuelle où cet héritage vocal est revisité, notamment dans la musique électronique et le folktronica.
Au-delà de ses dimensions culturelles, spirituelles ou identitaires, le chant procure aussi des bienfaits physiologiques et psychiques profonds. « Le chant active une respiration différente de celle de la parole, plus ample, plus dynamique, ce qui peut expliquer le sentiment de bien-être qu’il procure », selon Nathalie Henrich Bernardoni qui précise que cette respiration profonde a des effets apaisants et mobilise le corps tout entier.
La chercheuse souligne aussi son impact potentiel sur la santé : « Introduire des pratiques chantées dans ces contextes ne soigne pas, mais aide à limiter la dégradation cognitive et corporelle » chez les personnes atteintes de maladies neurodégénératives. Autant de raisons, conclut-elle, de « militer pour un monde où les gens osent chanter davantage ».








































