Depuis l’annonce de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant les pouvoirs militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger, de créer une monnaie commune, plusieurs voix nationalistes ont avancé l’idée d’un arrimage à l’or. Cet argument repose sur la perception que ces pays disposent de vastes ressources aurifères qui pourraient soutenir une nouvelle monnaie, rompant ainsi avec le franc CFA et son ancrage à l’euro.
Cette perception rejoint-elle la réalité ou ne repose-t-elle que sur une simple illusion ? En tout cas, une analyse rigoureuse des conditions économiques, institutionnelles et financières montre que ce projet est largement irréaliste. Les contraintes liées à l’exploitation de l’or, à la détention des réserves et à la fragilité structurelle des balances de paiements démontrent que l’or ne saurait constituer une base crédible pour une monnaie AES.
En effet, si les trois États figurent parmi les principaux producteurs d’or d’Afrique, la quasi-totalité de la production est contrôlée par des compagnies privées étrangères (canadiennes, australiennes, sud-africaines, russes, etc.), qui extraient, raffinent et exportent directement le métal précieux.
Les États ne perçoivent qu’une fraction de la valeur de l’or sous forme de redevances, taxes, droits d’exploitation et participation minoritaire aux bénéfices. Ces revenus constituent surtout une ressource budgétaire de fonctionnement mais ne se traduisent pas par une accumulation d’or physique dans les coffres publics. Autrement dit, l’or « produit » dans l’AES ne devient pas un stock disponible pour garantir une monnaie.
Contrairement aux discours politiques, les réserves officielles sont stockées à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). En 2024, selon les données officielles, la BCEAO détenait environ 36,5 tonnes d’or, représentant à peine 4,5 % de ses réserves totales de change, partagées entre l’ensemble des huit pays de l’UEMOA. La part revenant au Burkina Faso, au Mali et au Niger est marginale et très loin d’un socle suffisant pour fonder une monnaie.
L’or comme garantie monétaire, une illusion dépassée
Par ailleurs, l’idée d’arrimer une monnaie à l’or repose sur une vision obsolète du système monétaire. Depuis la fin des accords de Bretton Woods en 1971 et l’abandon de la convertibilité-or du dollar américain, aucune grande monnaie n’est plus garantie par l’or. Les devises reposent désormais sur la crédibilité des politiques économiques, la solidité budgétaire et la confiance des marchés financiers, non pas sur des métaux précieux. Une monnaie AES adossée à l’or serait donc un retour en arrière théorique sans mécanisme institutionnel crédible pour assurer la stabilité des changes.
De même, les économies des pays de l’AES souffrent de déficits chroniques de leur balance de paiement, en raison de leur dépendance massive aux importations (énergie, biens alimentaires, intrants industriels). Les chiffres de 2024 montrent que leurs réserves de change couvrent à peine deux à trois mois d’importations, bien en deçà du seuil de sécurité recommandé par le Fonds monétaire international (FMI), de trois à six mois.
Dans un tel contexte, et de l’avis des analystes, l’introduction d’une monnaie non adossée à une ancre solide tel l’euro, et encore moins garantie par un stock d’or inexistant, exposerait ces pays à une crise de confiance immédiate, une fuite des capitaux, une dépréciation accélérée de la monnaie et une inflation qui fragiliserait le pouvoir d’achat des populations les plus vulnérables.
Les spécialistes estiment donc que le projet d’une monnaie AES arrimée à l’or relève davantage d’un discours symbolique dont la mise en pratique ne ferait qu’exacerber la fragilité économique et sociale. Pour eux, plutôt que de s’engager dans cette aventure risquée, la priorité devrait consister à la diversification économique et à l’amélioration de la gouvernance des ressources naturelles.








































