La relation entre l’Iran et l’ Afrique est une vieille histoire remontant aux siècles. Mais depuis 2022, l’Iran est passée à l’offensive. Pas seulement dans sa zone traditionnelle de l’Afrique de l’Est, mais dans l’ensemble du continent. Depuis l’établissement de comptoirs commerciaux à Zanzibar sur la côte Est de l’Afrique entre le 8ème et le 9ème siècle, la présence perse y a toujours été d’actualité à travers les âges. Analyse.
La vague d’immigration dirigée à cette époque par le Sultan de Chiraz a permis l’émergence d’un pouvoir politico-économique perso-musulman sur une grande partie de la côte est-africaine, développant un commerce lucratif. Des matières précieuses comme l’ivoire et l’or, des peaux d’animaux sauvages et des esclaves sont envoyés au Moyen-Orient, en Chine et dans l’ensemble du sous-continent indien et, en retour, sont importés des porcelaines chinoises et des tissus indiens.
L’afflux d’allochtones crée un brassage des populations et plusieurs groupes ethniques naissent de celui-ci. Mais tous se proclament des Shirazis, héritiers des Perses. Confrontés aux Omanais dès le 11ème siècle, ils continuent cependant de prospérer et ce, jusqu’à la moitié du 15ème siècle avec le Sultanat de Zanzibar et d’autres cités telles que Mombasa, Malindi et Lamu, qui sont les carrefours du commerce entre l’Afrique, les Perses, les Indiens et les Arabes.
L’arrivée des Portugais dans la région change la donne. Non seulement ils mettent Oman sous protectorat mais prennent le contrôle de toute la côte occidentale de l’Océan indien et s’emparent des routes commerciales, tout en mettant fin à la prospérité des cités et de Zanzibar car l’ensemble des richesses partent au Portugal.
À la fin du 16ème siècle, l’influence portugaise commence à disparaître. Au 17ème siècle les Omaniens s’emparent de Zanzibar et de toute la côte tandis que les Perses prennent Ormuz. L’économie de Zanzibar et de toute la région se tourne alors vers la traite d’esclaves, pour gérer l’exploitation de la canne à sucre et du clou de girofle. L’empire britannique, qui s’empare de Zanzibar à la fin du 19ème siècle, met fin à la traite d’esclaves. Les Shirazis restent présents sur l’île, même si nombre d’entre eux s’installent au Tanganyika.
Après la 1ère guerre mondiale, les colonies allemandes de l’Afrique de l’est sont attribuées aux Britanniques et aux Belges. Zanzibar est peu affecté par les deux guerres mondiales. C’est finalement en 1963 après des heurts violents entre partis politiques, l’ASP (Afro Shirazi Party) représentant les Africains et le ZNP (Zanzibar Nationalist Party) défendant les Arabes, que les Britanniques accordent l’indépendance.
La naissance de la Tanzanie et l’intérêt pour le Soudan

Un coup d’état a lieu en 1964 instaurant un « gouvernement révolutionnaire de Zanzibar ». Le conflit débordant sur l’état voisin du Tanganyika indépendant depuis 1961, les deux pays décident de fusionner et donner naissance à la Tanzanie. Cependant, l’Iran sous le règne du Shah ne s’intéresse guère à l’Afrique et encore moins à ces lointains « cousins ». C’est finalement l’Iran des mollahs qui décide de s’y intéresser.
Le Soudan en 1990 est encore un pays uni, considéré par les États-Unis, l’Arabie Saoudite et l’Iran comme une puissance régionale en devenir. Principalement en raison de sa taille, de ses ressources hydrauliques, de ses réserves pétrolières et de son pouvoir autoritaire vu comme un gage de stabilité. C’est l’Iran qui dans un premier temps réussit à s’imposer grâce au lien entre Hassan El Tourabi du FNI (Front national islamiste), qui a porté au pouvoir le général Omar Hassan El-Béchir et le président iranien Rafsanjani. Cette alliance se concrétise par la visite de ce dernier à Khartoum en 1991 avec une délégation de 150 personnalités militaires et religieuses.
Cette alliance contre nature entre dirigeants chiites iraniens et sunnites afro-arabes sert des intérêts communs. Pour Téhéran, le Soudan est le tremplin idéal pour ses ambitions régionales et sa double stratégie d’encerclement de l’Afrique et du Moyen-Orient. Le Soudan est utilisé comme relais régional permettant ainsi d’avoir une base pour relancer ses réseaux millénaires en Tanzanie et en Somalie où les Shirazis avaient aussi implanté des comptoirs.
En signant nombre de contrats avec l’Iran dont une ligne de crédit pour 300 millions de dollars de commande d’armes, Téhéran a les mains libres pour continuer une politique d’expansion et tenter de réduire les trois mouvements sudistes-animistes rebelles. Profitant de la guerre du Golfe et utilisant ses réseaux, l’Iran tente ainsi de s’imposer le policier des pays du Golfe et une nouvelle pièce de l’ordre régional, en concurrence avec la Turquie et l’Égypte. Il contre l’influence égyptienne et solidifie l’offensive qu’il mène auprès des régimes africains.
La percée iranienne en Afrique noire se manifeste d’abord sous la forme de coopération économique avec l’installation d’ambassades dans 18 pays dont le Sénégal, la Sierra Leone, la Mauritanie, le Ghana, l’Ouganda, le Mozambique. Nombre d’accords sont signés dans différents domaines allant de la lutte contre la drogue en passant par la politique pénitentiaire ou la charia dans la justice. Cette activité diplomatique et commerciale n’étant, bien entendu, qu’une façade pour implanter des écoles coraniques et infiltrer les mouvements sécessionnistes ou rebelles comme en Casamance ou au Mozambique.
Téhéran trahi par son prosélytisme dans certains pays

Au milieu des années 2010, les réseaux iraniens sont toujours actifs en Afrique mais leur prosélytisme religieux et implication dans des conflits régionaux conduisent plusieurs États à rompre leurs relations diplomatiques. Comme le Sénégal en 2011 après la découverte d’armes iraniennes utilisées par des rebelles en Casamance. D’autres emboîtent le pas ou réduisent leurs relations diplomatiques. L’expansion iranienne en Afrique s’arrête net pendant 10 ans, pour resurgir avec les Mollahs en 2021 sous l’impulsion du président Ebrahim Raïssi, décédé en mai 2024.
La diplomatie iranienne, discrètement à la manœuvre, ne connaît plus de répit depuis 2022. Du Mali en passant par la Tanzanie en août 2022, l’Afrique du Sud en août 2023 puis au Niger et au Burkina Faso en janvier 2023, les officiels iraniens sont partout sur le terrain. Le président Ebrahim Raïssi lui-même rencontre les autorités kényanes le 11 juillet 2023, son homologue ougandais le lendemain, puis le chef d’État du Zimbabwe le 13 juillet. Chaque visite s’accompagne de la signature de nombreux accords. Téhéran et Harare signent douze protocoles d’accord dans les domaines industriel, énergétique, agricole, pharmaceutique ou encore des télécommunications et de la recherche suivi d’une déclaration de soutien au président Mnangagwa.
L’activité diplomatique de Téhéran sur le continent se concrétise aussi par des visites de responsables africains en Iran. En dehors du soutien du président sud-africain Cyril Ramaphosa qui a permis à l’Iran de rejoindre les BRICS, les mollahs installent dans toute l’Afrique subsaharienne des instruments de soft-power, principalement d’ordre religieux, afin d’ influencer la communauté musulmane africaine, évaluée à environ 500 000 millions de personnes en 2021. Sont organisés à cet effet des conférences, des « happening » religieux et politiques avec l’appui de partenaires locaux, gérant actuellement plus d’une centaine de centres islamiques, d’écoles et de mosquées dans plus de trente pays africains.
Par ailleurs, l’Iran offre des incitations financières et économiques aux gouvernements africains et utilise deux de ses ONG, le Croissant-Rouge iranien et le Comité de secours Imam Khomeini, pour mettre en œuvre des services sociaux, sanitaires et médicaux gratuits dans les pays où ils sont implantés. De même, l’Iran a renoué avec son activisme dans le domaine militaire, approvisionnant en armes et munitions nombre de groupes, notamment en Somalie et au Sahel, tout en armant le gouvernement éthiopien pour contrer les groupes armés d’opposition.
Dans la foulée, l’amélioration des relations entre Téhéran et l’Arabie saoudite en 2023 lui a permis de renouer avec Djibouti ainsi qu’avec l’Érythrée et le Soudan, en vendant des armes aux forces armées soudanaises. Malgré la mort du président iranien en 2024, son successeur Massoud Pezeshkhian continue l’offensive iranienne en Afrique. Le but étant d’être présent dans toutes les régions afin d’atteindre un triple objectif : sécuriser des intérêts stratégiques comme l’uranium nigérien, intensifier la diffusion du chiisme en Afrique subsaharienne et développer un réseau de partenaires hostiles aux puissances occidentales, en renforçant ses liens avec les différents pays et acteurs locaux africains favorables à ses intérêts. L’Iran est à nouveau un acteur clé sur le continent, empiétant sur les zones d’influence des Turcs, des Russes et des Chinois.







































