Par David Gakunzi / Extraits tirés du livre : Mémoire du Monde noir
« Un peuple qui a la mémoire courte est un peuple qui n’a pas d’avenir »
Haïti : Les Jacobins noirs

Le 1er janvier 1804, à la suite d’une violente révolte d’esclaves, Saint-Domingue devient Haïti, la première république noire indépendante de l’Histoire.
Messieurs : crie ! Mesdames : crac !
Ce jour-ci une métamorphose mémorable a lieu à des lieux des Caraïbes. Les tambours ont roulé, grondé, hurlé. Le message, le sermon s’est répercuté du gommier au filao, du poirier au cocotier, du palmier à la canne à sucre : « Devant la postérité et l’universalité, jurez : plutôt mourir que vivre esclaves ».
Le peuple vendu, le peuple marchandé, le peuple acheté, le peuple-houe s’est métamorphosé en peuple-machettes. Machettes qui coupaient la canne à sucre, Machettes qui coupent les têtes.
De France, d’urgence, Napoléon a envoyé son beau-frère Leclerc avec des milliers de soldats pour remettre les choses à leur place. C’est-à-dire les fers sur les jambes des nègres. Les machettes invisibles, imprévisibles, ont volé plus rapide, plus tranchant, plus haut.
Ci-gisent décapités Leclerc et des milliers de ses soldats qui croyaient profondément que tous les hommes naissent les uns plus égaux que les autres. Ce jour-ci, de sueur et de sang, de Saint-Domingue est née Haïti, la première république noire.
Le 6 janvier 1959 : Le sang à Léopoldville

Le 4 janvier 1959, l’administration belge interdit une manifestation de l’Abako (association du peuple bakongo). C’est l’émeute. La répression qui s’ensuit, les jours suivants, est féroce.
A Léo, à Léopoldville le sang, le sang, le sang.
A Léo, à Léopoldville la terre est empourprée de sang. Las du silence, des congolais voulaient parler.
Parler, parler, parler. La force publique n’était pas d’accord. Coups de feu, coups de feu, coup de feu.
S’ils s’obstinent à faire de nous des héros, on va voir ce qu’on va voir, se disent alors les gens.
Mais quels gens, quoi ces gens ? Bras et corps, corps et âmes levés, des Congolais qui sortent leurs corps du silence des nuits.
A Léo, à Léopoldville rien ne sera plus comme avant.
Dr Niko : Le magicien de la guitare (RD Congo)

Grand guitariste, Dr Niko a marqué la musique congolaise des années 60. Il est le père de la musique moderne congolaise.
Espérances larges et appels à la vie, ses guitares déroulent un même frisson de sueur, de douleur et de joie. Mélodies de rues, dialogues de bar, ses guitares labourent les nuits sensuelles et nostalgiques.
Et le réel accroche le rêve et les hanches chassent les angoisses et les corps embrassent dans une longue étreinte la joie bienheureuse des folles espérances. Mawaaaaaaaaaaaaaaaaa !
John Hope Franklin : Chercheurs de racines

Né le 2 janvier 1915,John Hope Franklin, professeur d’histoire depuis 1937, est aujourd’hui l’un des grands collecteurs de la mémoire afro-américaine.
C’est un chercheur des racines. Au pas, à travers âges et générations, il suit la mémoires afro-américaine. Avec intelligence et passion, il ramasse le passé ancien et le passé neuf, les bras, les jambes, les yeux, les corps mis à l’épreuve de la douleur et de la joie. C’est un chercheur des racines.
Au pas, à travers âges et générations, il suit la mémoire afro-américaine.
Pour redire à la terre comment tout cela s’est passé : les bateaux et les champs de coton, le droit de vote et les lynchages.
Inlassablement il dit à son peuple : « Ouvre les yeux mon peuple et regarde l’arbre avec ses branches et ses cimes. C’est avec ses racines qu’il est plein d’identité et peut se mesurer face à face avec le ciel. » C’est un chercheur des racines.
Garrincha : l’oiseau du bonheur

Garrincha fut l’un des meilleurs footballeurs du Brésil. Avec Pelé, il permit à son équipe nationale de remporter deux coupes du monde. Il était adulé par les amateurs du ballon rond pour ses dribbles.
Comme d’autres vont au théâtre ou au cinéma, les gens de Rio vont à Maracana pour voir Garrincha l’oiseau de bonheur.
Jambes tordues, démarche de rapace prêt à fondre sur sa proie, c’est un génie ingénieux du dribble.
Par la droite, il dribble toujours. Par la droite. Avec la même feinte du corps. Toujours la même feinte du corps. Ensuite il déboule sur le franc droit. Va-t-il centrer ? Va-t-il tirer ?
Le gardien peut se faire du mouron. Même le ballon en perd parfois la boule.
Garrincha ce n’est pas du foot, c’est de la pantomime. A l’entrée de Maracana son temple une pancarte exprime un regret : « Si nous étions 75 millions de Garrincha notre pays serait plus fort que la Russie, plus fort que les États-Unis. »
L’assassinat de Patrice Lumumba : Le dos au vent

Le 17 janvier 1960, Patrice Lumumba est assassiné. Il est entré depuis dans l’histoire de l’Afrique comme héros national du Zaïre (RD Congo).
Un homme marche à pas de géant. Dans sa tête qui frôle le ciel se bousculent 300 ans de songe de liberté d’un peuple en cage.
Un homme marche droit. Sous ses pas se dessine, émerge la terre promise : un Congo uni. Partout la voix martelée et volontaire, le regard direct et le sourire amical ou ironique, il pose la même question : « Congo à qui appartiens-tu ? »
Un homme marche. Et à travers sa route se dressent des rois étrangers qui dévorent goulûment des Congos de diamant et de cuivre, des Congos de bauxite et d’uranium.
Un homme marche. Et à travers sa route se dressent des nègres vendeurs des nègres, des serpents colonels. Par dollars ou par balles il faut arrêter cet homme, chuchotent-ils. Sa mystique pourrait traverser les frontières, les océans.
Un homme marche en communion avec son peuple. Il est déjà vendu. Vendu à son peuple. Il n’est plus achetable. Si ce n’est pas dollars alors ça sera par balles. Du côté de Katanga, siège de la compagnie minière belge UMHK s’est arrêtée la marche d’un homme. Il s’appelait Patrice Lumumba. Il est mort le dos au vent.








































