Accueil TRIBUNE Museveni, le dernier tour de piste du « Machiavel » ougandais

Museveni, le dernier tour de piste du « Machiavel » ougandais

(Image d’archive : Le 06 juin 2018, le président ougandais Yoweri Museveni )

(Onésha Afrika accorde ici la parole à tout penseur. Le point de vue exprimé est donc strictement celui de son auteur)

Le 15 janvier 2026 se tiendra la présidentielle ougandaise. Yoweri Museveni arrivé au pouvoir en 1986, élu pour la première fois en 1996 puis réélu de multiples fois, devrait encore se faire élire après 40 ans de règne sans partage mais non pas sans remous, dans un processus électoral qu’il contrôle de bout en bout.

Dès son plus jeune âge, Museveni est plongé dans les milieux révolutionnaires à l’université de Dar es-Salaam en Tanzanie, fin des années 60. À l’époque le pays est dirigé par Julius Nyerere, un des tenants du socialisme africain qui accueille nombre de militants anticolonialistes. Il devient alors proche des mouvements nationalistes radicaux. Dans la foulée, Museveni rejoint les zones conquises par le Front de libération du Mozambique (FRELIMO), mouvement marxiste combattant les Portugais. Il y est formé à la guérilla. En 1970, il rentre en Ouganda et intègre les services secrets du président Milton Obote.
Lors du coup d’État d’Idi Amin Dada en 1971, Il s’enfuit en Tanzanie et lance son mouvement, le « Front for National Salvation » (FRONASA), qui s’oppose tant à Amin Dada qu’à l’ancien président Obote. Lorsque Idi Amin envahit la Tanzanie le 30 octobre 1978 lors de la guerre ougando-tanzanienne de 1978-1979, il signe l’acte de naissance de Yoweri Museveni comme guérillero et homme d’État.
Ce dernier revient en Ouganda en 1979 à la tête de ses hommes, appuyé par l’armée tanzanienne, et renverse le dictateur fou. Il devient ministre de la Défense, mais bien qu’extrêmement populaire, son parti, le Mouvement patriotique ougandais, est écrasé lors des élections de 1980, ramenant Milton Obote à la tête de l’État.
Criant à la fraude, Museveni organise la National Resistance Army (NRA) et le National Resistance Movement (NRM), aujourd’hui au pouvoir. Il prend le maquis avec Paul Kagame son homme des services secrets, futur président du Rwanda. Le 29 janvier 1986, la NRA entre dans Kampala et renverse Obote. Museveni s’empare du pouvoir, pour ne jamais le lâcher.

Le Machiavel des Grands Lacs

Museveni impose une dictature militaire. Les belles paroles de son programme en dix points promettant la démocratie et la justice sociale ainsi que la lutte contre la corruption et le despotisme sont vite oubliées. De même, son credo marxiste est jeté aux oubliettes ! Depuis 1987, Kampala a adopté toutes les politiques économiques préconisées par la Banque Mondiale et le FMI. De facto, l’Ouganda est devenu un des « chouchous » des bailleurs de fonds.
Encore récemment en octobre 2025, des discussions ont eu avec le FMI pour évaluer les progrès dans la mise en œuvre des politiques de croissance. Grâce à Museveni, l’Ouganda a connu dans ce domaine un réel développement économique lui permettant de sortir du marasme des années Idi Amin.
Cependant, si le pays bénéficie d’une croissance forte, principalement grâce à l’agriculture et au secteur des services, avec un PIB en hausse de 6,3 % pour l’exercice 2024-25, il n’en demeure pas moins que le pays présente une économie à faible revenu avec des défis énormes, comme une dette publique colossale et la pauvreté persistante de sa population. Le président Museveni compte sur le projet pétrolier et gazier de Total, accompagné d’une production pétrolière en hausse dans les années à venir avec des rentrées financières conséquentes. L’Ouganda demeure un acteur majeur de l’économie de l’Afrique de l’Est.
Dans le domaine politique, Museveni est définitivement le « Machiavel » de la région. Il a réussi à peser sur chaque conflit, chaque prise de pouvoir au sein des États voisins et chaque accord de paix, tout en apparaissant comme un leader prônant la réconciliation. Tirant les ficelles dans toute la sous-région, il soutient le Front patriotique rwandais de Paul Kagame dans sa prise de pouvoir au Rwanda en 1994. Il s’allie à celui-ci pour aider Laurent-Désiré Kabila à renverser le Maréchal Mobutu dans la 1ère guerre du Congo en 1996-1997. Ensuite, quand Kabila rompt les accords miniers illégaux imposés par le Rwanda et l’Ouganda, Museveni et Kagame, par rebellions interposées, tentent de renverser Kabila père, puis fils durant la seconde guerre de 1998 à 2003.

Alliances stratégiques et contrôle minier

Le président Yoweri Kaguta Museveni et le président rwandais Paul Kagame (Image : ubc.go.ug)

L’Ouganda a été la plupart du temps motivé par des raisons stratégiques, comme pour le contrôle des ressources minières, et par la lutte contre des groupes armés ougandais. Museveni a utilisé la présence en RDC des Forces démocratiques alliées (ADF), groupe islamiste toujours actif dans l’est de la RDC, comme prétexte pour le déploiement de ses troupes.
Depuis 2021, les armées ougandaise et congolaise collaborent dans le cadre d’une opération conjointe pour cibler les ADF, tout en étant parfois en désaccord sur la gestion journalière du conflit. Le problème étant que les troupes ougandaises sont présentes dans l’Est de la RDC, au-delà de ce qui était convenu dans le cadre de l’opération conjointe.
De même, l’Ouganda est accusé de soutenir le M23-AFC contre les forces armées congolaises mais nie et affirme coopérer avec la RDC pour lutter contre les groupes terroristes. Cependant dans les faits, l’Ouganda nourrit des velléités d’annexer certaines zones du Nord-Kivu. L’ influence du régime ougandais se fait sentir dans toute la sous-région, que ce soit au Sud-Soudan, au Burundi, en RDC et même au Rwanda, avec lequel les relations sont en dents de scie.
Yoweri Museveni sera réélu pour un neuvième mandat le 15 janvier 2026, la manière dont il a verrouillé les élections ne laissant aucun doute. Sa méthode est simple, il réprime les manifestations de son principal adversaire Bobi Wine, procède à nombre d’arrestations de ses militants et promet un meilleur avenir aux Ougandais grâce aux revenus pétroliers à venir.
Dans cet environnement politique répressif, le président il a menacé les personnes violant les lois, affirmant que les Ougandais sont en droit de pouvoir choisir librement leurs dirigeants sans intimidation. Le message a été transmis par la ministre d’État des Technologies, Information et Communication Joyce Nabbosa Ssebugwawo, lors du culte de Noël à la cathédrale de Namirembe à Kampala.
Mais personne n’est dupe. Les évêques ougandais ont été particulièrement critiques sur le processus électoral après les exactions commises à l’encontre des autres formations politiques se présentant à la présidentielle. Lors de la messe de Noël à la paroisse Saint-Noé de Kiyinda-Mityana, le président de la Conférence épiscopale de l’Ouganda, Mgr Joseph Antony Zziwa, a exprimé son inquiétude, expliquant que de telles actions sapaient la confiance de la société civile dans les institutions.

Qui pour succéder à l’homme de 81 ans ?

Le président ougandais Yoweri Museveni prononce le discours sur l’état de la nation 2025 sur le terrain cérémoniel de Kololo, à Kampala, Ouganda, le 5 juin 2025. REUTERS/Abubaker Lubowa 

Dans ce marasme politique, le problème auquel l’Ouganda fait face est la succession de l’homme fort qui à maintenant 81 ans. Il a décidé de mettre sur orbite son fils, le général Muhoozi Kainerugaba, connu pour ses colères et ses tweets rageurs contre les pays voisins, comme lorsqu’il menace de s’emparer de Nairobi, de marcher sur Kinshasa ou encore quand il se déchaîne contre les leaders de l’opposition en leur promettant une exécution certaine. Depuis quelque temps, il se fait discret à la demande de son père.
Le clan Museveni place ses pions aussi bien dans l’armée que dans le Comité central exécutif du parti. Cependant, rien n’est garantie, les slogans de campagne du parti du « Machiavel » ougandais, à savoir prospérité, stabilité, développement et paix, sonnent creux auprès des jeunes majoritaires, qui s’identifient au mouvement de la génération Z en verve sur le continent, à l’instar de Madagascar.
L’avenir paraît donc incertain, soit le clan présidentiel réussit à imposer Muhoozi comme successeur naturel de son père, soit une lutte de succession s’engage, avec des risques de déstabilisation de l’Ouganda et des états voisins où le pays est faiseur des rois.

*Max Olivier Cahen est ancien conseiller du Maréchal Mobutu et auteur d’un mémoire intitulé « Stratégie d’expansion et d’hégémonie de l’intégrisme islamique en Afrique sub-saharienne »

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