
Malgré toutes les étapes positives menant à la mise en place du gouvernement du GUN (Gouvernement d’union nationale) dirigé par le nouveau Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah, les espoirs d’une stabilisation du pays ont vite été déçus. Si jusqu’en 2024, le pays reste relativement calme, c’est principalement parce nombre d’acteurs locaux fondaient énormément d’espoir sur les élections générales de 2024.
L’annulation du scrutin a relancé les tensions et les affrontements. Les combats entre milices rivales reprennent sporadiquement à partir du mois d’août 2024, De facto, la Libye se retrouve dans la situation héritée de la mort de Kadhafi, toujours divisée entre deux gouvernements ennemis se faisant face. La résurgence de la mobilisation des forces armées dans différentes régions du pays, principalement des mouvements de troupes du maréchal Haftar et du renforcement militaire autour de Tripoli, commencent à inquiéter l’ONU et les pays impliqués d’une manière ou d’une autre dans le processus libyen.
Devant cette situation explosive risquant de déboucher sur une déstabilisation générale, l’ONU via la nouvelle représentante spéciale du Secrétaire général pour la Libye, Hanna S. Tetteh, a mis les bouchées doubles pour conduire des consultations à travers le pays. Toutes les parties en présence s’accordent sur la nécessité absolue d’organiser des élections. Cependant, elles n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la procédure à suivre, chacune souhaitant garder assez de liberté de manœuvre et ainsi demeurer partie prenante dans la compétition entre factions pour piller les ressources économiques du pays.
Dans ce landerneau politique libyen, une fois de plus beaucoup d’espoir avait été mis dans le 2ème tour des élections municipales, mais celles-ci ont été suspendues dans de nombreuses villes du centre et de l’est. Si la Commission électorale supérieure de Libye a invoqué des menaces sécuritaires pour cette suspension, la plupart des observateurs soupçonnent le gouvernement de l’Est, dirigé par Osama Hamad et sous la férule du maréchal Haftar, de manipulation des élections afin de s’assurer que seuls ses candidats soient élus. Il est ainsi établi, comme réalité politique essentielle, que tout progrès dans un processus électoral ne se fera qu’avec l’approbation du gouvernement de l’Est.
2025, l’année de tous les dangers

Dans cette perspective, il y a d’un côté le Gouvernement de stabilité nationale de Benghazi, dirigé par Osama Hamad mais réellement sous l’autorité du maréchal Haftar et de son Armée nationale libyenne. De l’autre, celui de Tripoli, le GUN, conduit par Abdel Hamid Dbeibah, reconnu comme gouvernement légitime par l’ONU, bien qu’il soit de plus en plus contesté par les milices anti-gouvernementales. Les deux sont incapables de trouver un terrain d’entente entre eux. La situation sécuritaire à travers le pays devient de plus en plus précaire, que ce soit à Tripoli où les mobilisations récentes des groupes armés de l’ouest nourrissent les craintes d’un regain de violence, ou dans le sud où des affrontements meurtriers à Qatroun ont éclaté à la suite d’une restructuration des forces de l’Armée nationale libyenne.
C’est dans ce contexte, que le Premier ministre Dbeibah se sentant menacé a tenté un coup de force contre l’Autorité de soutien à la stabilité(SSA), un des groupes armés les plus influents de Tripoli. Des affrontements ont eu lieu au mois de mai, se soldant par la mort du chef du SSA, Abdel Ghani al-Kikli, et l’arrestation de nombre de ses miliciens. Cependant, cela n’ a pas apaisé les tensions, au contraire, comme le démontre l’assassinat le 28 juillet d’un puissant chef d’une milice locale à Warshefana, à 30 km à l’ouest de Tripoli.
L’ensemble de la Libye se trouve confronté à une multitude de groupes armés principalement concentrés dans deux zones. D’abord ceux de Tripoli et de ses environs qui constituent une galaxie à la fidélité et aux allégeances variantes. Dans un premier temps, au sein même de Tripoli, il y a les forces du GUN composées des troupes hétéroclites du ministère de la Défense et de l’Intérieur. Elles sont extrêmement faibles et s’appuient principalement sur la Brigade 444, soutien absolu du gouvernement de Dbeibah. Ensuite la SSA, bien qu’affaiblie qui représente toujours une force réelle dans le quartier d’Abou Salim.
En face, la force Radaa, ennemi juré du GUN et de la Brigade 444. Aux alentours de Tripoli, sont présentes les brigades Misrata composées de trois milices disposant d’une énorme puissance de feu et d’une autonomie totale, la Brigade Al-Halbous, la 166ème brigade et la Brigade Al-Mahjoub. En raison des nouveaux affrontements, elles viennent de se déployer autour de Tripoli. Leurs chefs soutiennent Dbeibah, simplement par leur haine du maréchal Haftar et leur volonté de défendre Tripoli. De ce fait, ils sont des alliés naturels du GUN. Finalement les Brigades de Zintan et de Zawiya, alliées traditionnelles de Misrata, dont la fiabilité est faible, étant constamment en proie à des rivalités internes.
Les forces en ordre de bataille

Au niveau international, les alliés ou soutien du GUN sont l’ONU, le Qatar et l’Italie, mais militairement c’est principalement la Turquie. Celle-ci est le garant de la survie du GUN, grâce à l’envoi de conseillers militaires, de matériel, principalement des drones, et d’accords maritimes délimitant les zones économiques exclusives mais controversées. Le soutien momentané de la Turquie repose sur un triptyque géopolitique, la rivalité avec l’Égypte et les Émirats arabes unies, économique pour l’accès aux ressources énergétiques et finalement idéologique du fait de la proximité avec les Frères musulmans.
Du côté du gouvernement de Benghazi, l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar compte plus ou moins 25 000 hommes, mais avec le soutien des tribus comme les Warfalla, les Zuwayyas ou encore les Salafistes madkhalistes, on l’estime à plus de 40 000 hommes. Cependant, la véritable puissance des forces du maréchal découle du soutien russe fournissant mercenaires du Groupe Wagner mais également matériel militaire incluant des avions, des systèmes anti-aériens et des moyens de transport. De même, il bénéficie du soutien de ce que l’on peut nommer la coalition sunnite composée de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et des Émirats, dont l’hostilité à la présence turque constitue la base même de leur alliance, en dehors des intérêts économiques.
Sans aucun doute, les risques d’une nouvelle guerre civile sont plus qu’une simple hypothèse, elle devient peu à peu une réalité géopolitique dont toute la sous-région et le bassin méditerranéen s’inquiètent ! Dans cet environnement tendu, une nouvelle donne politique, totalement inattendue, vient de surgir : le rapprochement entre la Turquie et le maréchal Haftar. Après la visite en avril dernier de Saddam Haftar, chef d’état-major des forces terrestres de l’ANL à Ankara, des relations pragmatiques se sont établies entre les deux, se concrétisant par une alliance économique et militaire.
Ce nouveau partenariat, qui comprend un accord avec Turkish Petroleum, qui pourra exploiter les gisements de gaz et de pétrole à l’est de la Méditerranée, a provoqué la levée de bouclier de la Grèce et de l’Égypte demandant aux États-Unis de faire pression sur Haftar. De l’autre côté, la France tente de se repositionner en négociant avec le clan Haftar l’implantation d’une base militaire à al-Wigh dans le sud. Devant cette redistribution des cartes, le Premier ministre du GUN craint d’être lâché par la Turquie et de se retrouver seul face aux milices et aux forces du maréchal Haftar. Il vient de faire passer un message au Qatar selon lequel il n’aurait pas le choix de déclencher bientôt un affrontement avec Haftar, de peur de voir disparaitre le gouvernement légitime reconnu par l’ONU. Pour la Libye, c’est l’année de tous les dangers.
Max Olivier Cahen, ancien conseiller du Maréchal Mobutu, est auteur d’un mémoire intitulée « Stratégie d’expansion et d’hégémonie de l’intégrisme islamique en Afrique Sub-saharienne »






































