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Sportifs et stars d’internet : Quand les réseaux sociaux deviennent un second terrain de jeu

Footballeur semi-professionnel, cycliste amateur ou encore pilote automobile, une nouvelle génération d’athlètes documente son quotidien sur les réseaux sociaux regroupant une large communauté. Un succès qui attire les sponsors et les revenus publicitaires. Des sportifs 2.0 qui transforment l’image de leur sport, entre contenu immersif et critiques.

En décembre 2023, à la surprise générale, un nom inconnu du bataillon s’invite entre Kylian Mbappé et Cristiano Ronaldo sur la page d’accueil de Transfertmarkt, le site de référence des transferts footballistiques. Antoine Lemarié, 27 ans, vient de signer dans un club de 1ère division cambodgienne après une saison réussie en 3ème division finlandaise. Rien, sur le papier, ne justifie une telle mise en lumière – sauf que Lemarié n’est pas un joueur comme les autres. Youtubeur à succès, il documente chaque étape de sa carrière devant plus de 30 000 abonnés.
Comme lui, ils sont de plus en plus nombreux à conjuguer pratique du sport de haut niveau et création de contenus. Footballeur semi-pro, cycliste amateur ou pilote automobile, ces sportifs qui évoluent loin des projecteurs misent sur les réseaux sociaux pour raconter leur quotidien, se fabriquer un public et attirer des sponsors.

Genèse d’un nouveau profil de sportifs

Passionné de sport automobile depuis le plus jeune âge, Dorian Boccolacci a touché du doigt la catégorie reine : la Formule 1. Alors pilote de Formule 2 en 2019, il est poussé vers la sortie faute de moyens et de sponsors. Son rêve tombe à l’eau, mais la passion subsiste. Le jeune homme se reconvertit dans les courses de GT, « des voitures de routes préparées pour le circuit ». Très vite, Dorian constate et déplore le manque de visibilité autour de ce championnat. « Je me suis dit : s’il y a très peu de visibilité, c’est compliqué de trouver des partenaires. Donc, j’ai essayé de faire ma visibilité par moi-même », explique le pilote de 26 ans.
Il se lance sur TikTok pendant le confinement en réalisant des vidéos explicatives sur son sport. « Ce format n’existait pas pour le sport automobile, alors je me suis lancé », raconte Dorian. En une minute et quelques blagues, il vulgarise des règles et des normes techniques complexes. Le succès est rapidement au rendez-vous. Aujourd’hui, Dorian Boccolacci cumule plus de 1,4 million d’abonnés sur les différents réseaux.
Devenu pilote titulaire chez Porsche dans le championnat d’Asie, il publie des vlogs de ses différentes courses sur YouTube. « Je partage vraiment tout en inside dans le peloton avec des caméras embarquées afin d’essayer de faire vivre aux gens ce que ça fait d’être dans une course cycliste », raconte Quentin Ruel. Coureur cycliste depuis plus de vingt ans, il évolue en « Open 1 », le plus haut niveau amateur. « Je pense que les gens aiment bien que je montre la réalité des choses ».

« J’arrive à vivre grâce à ma chaîne YouTube »

Antoine Lemarié (image : lesfrancais.presse)

Revenu en Finlande après une mauvaise expérience en Asie, Antoine Lemarié évolue aujourd’hui en 3ème division. Et il filme tout : entraînements, célébrations dans les vestiaires, buts. Un footballeur du dimanche en 7ème division française devenu joueur professionnel dans une équipe du haut de tableau au Cambodge. « Je pense que ce qui a plu aux gens, c’est de voir mon évolution, ce parcours pas comme les autres. Les gens se sont attachés à moi et beaucoup peuvent s’identifier », analyse le milieu de terrain de 29 ans qui assume s’être inspiré de Valentin Liénard, un pionnier chez les « footballeurs youtubeurs » (500 000 abonnés).
Si certains, comme Dorian, pourraient vivre uniquement du sport, pour d’autres, la création de contenus est devenue une source de revenus indispensable. « Sans YouTube, je serai dans la même situation que lors de mon dernier passage en Finlande où je devais travailler comme serveur pour combler mon maigre salaire de footballeur. Pour l’instant, j’arrive à vivre grâce à ma chaîne YouTube », souligne Antoine Lemarié.
Outre les revenus publicitaires, ce sont les sponsors et les placements de produits qui génèrent l’essentiel de leurs revenus. Dans la description de sa chaîne YouTube, Quentin met en avant ses différents partenaires. Quentin et Antoine font partie de la même agence de marketing : Ambission. « On gère tout le côté business. On leur trouve des sponsors, ils en ont la promotion et nous, on garde un pourcentage », explique Brice Beignon, le cofondateur.
Dorian Boccolacci, lui, a créé sa propre boutique : casquettes, t-shirts, miniatures de ses voitures et de son casque… Il organise aussi des courses de karting avec ses abonnés, les « BoccoKart », facturées 790 euros l’équipe de deux à six personnes. « J’essaie toujours de trouver quelque chose qui peut apporter, forcément, en termes de business, mais aussi aux personnes qui me suivent », confie-t-il.
La force de ces communautés se traduit aussi par leur soutien avant chaque course, chaque match. « Ça me pousse à me dépasser », confie Quentin. Mais cette exposition s’accompagne d’une pression inédite. « Nos matchs au stade sont quasiment vides. Si je n’avais pas cette chaîne, je n’aurais quasiment pas de pression. Mais là, je sais qu’il va y avoir 30 000 personnes qui vont le voir […] Si je fais un mauvais match, je me dis : «M…, il va falloir faire une vidéo YouTube où tout le monde va voir que j’ai mal joué». Ça rajoute une petite pression », témoigne Antoine Lemarié.

Sous les projecteurs, sous les critiques

Le footballeur youtubeur Antoine Lemarié, chez lui à Phnom Penh, le 3 janvier 2024, en train de regarder l’une de ses vidéos YouTube, où il documente sa carrière © TANG CHHIN Sothy / AFP (Source : rfi.fr)

Mais il n’y a pas que cette pression du résultat, s’exposer sur les réseaux sociaux expose aux critiques. Sous chacune de ses vidéos, une minorité de personnes ne sont pas tendres : « Je prends beaucoup de critiques. Par exemple, sur mon poids, parce que je ne suis pas professionnel, donc je ne suis pas à 3% de masse graisseuse. On me dit que je suis nul, car je ne gagne pas souvent et que je serais meilleur si je ne prenais pas tout ce temps sur le montage des vidéos. »
Au-delà des critiques, cette double casquette de sportif et d’influenceur peut jouer des tours au sein des clubs. En septembre 2024, Valentin Liénard doit précipitamment quitter son club de Thonon Évian, poussé vers la sortie à cause de son activité sur les réseaux sociaux. Au Cambodge, Antoine Lemarié a aussi vécu une mésaventure. Un conte de fée avec ce premier contrat professionnel à 27 ans devenu cauchemar. « Quand je suis arrivé, j’ai eu pas mal de demandes d’interviews de médias qui sont venus me filmer à l’entraînement devant tous les autres joueurs », explique le milieu de terrain. « Dans mon équipe, il y avait des joueurs cambodgiens qui étaient des stars dans leur pays. Ils n’ont pas compris pourquoi c’était moi qui prenais toute la lumière. » De la jalousie qui aura raison de ses performances. Pour calmer les tensions internes, Antoine Lemarié sera relégué sur le banc.
Dans le peloton amateur où évolue Quentin Ruel, plusieurs coureurs s’interrogent également. « Au début, je passais pour le mec bizarre. Quand ça a commencé à marcher, je passais pour le mec qui se la pète ». Selon lui, les critiques émanent surtout de coureurs plus forts que lui.
Des sportifs qui se trouvent plus légitimes que lui à avoir des partenaires. « Ils ne comprennent pas qu’être fort, ça ne sert à rien. Ce qui intéresse les partenaires, c’est la visibilité. Ça n’a aucun rapport avec mon niveau », charge Quentin Ruel. À l’heure des réseaux sociaux, être vu vaut parfois plus qu’être victorieux.

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