Accueil Monde Chine-Afrique : histoire d’une relation ambigüe

Chine-Afrique : histoire d’une relation ambigüe

Photo : Sommet Chine - Afrique à Johannesburg, août 2023. (Xinhua/Huang Jingwen)

En 1973, Alain Peyrefitte publiait « Quand la Chine s’éveillera le monde tremblera ». Revenant d’un périple dans l’empire du milieu, il annonçait ainsi la superpuissance chinoise à venir. Cette Chine qui a vacillé en 1989 lors des événements de Tian’anmen a su se mettre en marche pour conquérir le monde et faire douter le géant américain.

Dans une lutte sans pitié pour la domination du monde, symbolisée par la guerre commerciale actuelle, la Chine dispose, comme les États-Unis, d’un « global reach » lui permettant de projeter sa puissance où elle le souhaite. En Afrique, depuis plusieurs années, elle l’a prouvé en installant des réseaux économiques, politiques et militaires créant une véritable toile d’influence sur le continent.
Dans les années 1960 et 1970, la Chine a tout mis en œuvre pour soutenir les mouvements de libération africains et les pays qui accédaient à l’indépendance. « L’ Empire du Milieu » a fourni une aide exceptionnelle à une époque où elle ne disposait que de peu de ressources financières.
De fait, la conférence de Bandung en 1955 sera le signal de la véritable mise en œuvre d’une politique chinoise en Afrique subsaharienne. Celle-ci sera officialisée par le 8ème Congrès du Comité central du Parti en 1956.
Elle sera véritablement lancée par la tenue de cinq conférences afro-asiatiques, qui se tiennent toutes en Afrique, d’abord au Caire en 1957, à Accra au Ghana en 1958, puis à Conakry en 1960, Mogadiscio en 1963 et Winneba en 1965 à nouveau au Ghana.
Les liens se renforcent au fil des années. En 1960, Sékou Touré, l’homme fort de la Guinée Conakry, est le premier dirigeant africain à se rendre en visite officielle en Chine. Puis en 1961, le président ghanéen Kwame Nkrumah s’y rend également.
Dans la foulée, la tournée de Chou En-Lai en 1964 dans dix pays africains, Tunisie Égypte, Maroc, Algérie, Soudan, Guinée, Ghana, Mali, Ethiopie et Somalie, permet à la Chine de poser graduellement son empreinte sur le continent.
Cette tournée politique, principalement marquée sous le sceau de l’anti-impérialisme, propose à l’Afrique un contrepoids à l’Occident. La stratégie de la Chine étant de s’infiltrer dans des zones où l’influence des États-Unis et de l’Union soviétique était moindre.
Elle a donc ciblé des espaces géopolitiques via des projets de travaux gigantesques avec des chantiers extrêmement ambitieux, comme celui de la construction du chemin de fer « Tanzam » reliant la Tanzanie à la Zambie. Mais cette stratégie étant aussi couplée à des accords de coopération militaire avec ses partenaires idéologiques d’Afrique de l’Est, l’Éthiopie, l’Ouganda, la Tanzanie, la Zambie ainsi qu’avec des pays non alignés comme l’Égypte.
De 1955 à 1977, la Chine a vendu pour 142 millions de dollars de matériel militaire à l’Afrique tout en ouvrant les portes de ses universités et de ses académies militaires aux leaders et rebelles africains, comme l’Angolais Jonas Savimbi de l’UNITA ou le président du Zimbabwe Emmerson Mnangagwa, qui ont tous les deux fréquenté l’Académie militaire de Nanjing, sans compter nombre d’étudiants africains.
Depuis ces années 70 et 80, la présence chinoise dans tous les secteurs, qu’ils soient économique, politique ou militaire, n’a cessé de croître.

L’Empire du Milieu africain

(Tableau d’illustration / source : afrobarometer.org)

Si La Chine, en 2025, est le premier partenaire commercial de l’Afrique, elle n’est plus que le 2ème investisseur après les Émirats Arabes unis. Il ne s’agit pas d’un arrêt des investissements mais d’une pause, en attendant de voir comment va évoluer la guerre commerciale avec les États-Unis.
Cependant, la Chine demeure surtout le premier créancier du continent. Elle a réalisé plus de 250 milliards de dollars d’échanges avec les pays africains en 2022, principalement dans les matières premières telles que le pétrole et les minerais. En échange, elle exporte principalement des produits manufacturés.
En 2022, la Chine a investi 5 milliards de dollars dans les économies africaines, y construisant de nouvelles liaisons de transport, des centrales énergétiques et privilégiant l’exploitation des mines. Les entreprises chinoises ont gagné 40 milliards de dollars la même année grâce à ces projets. Actuellement il existe plus ou moins 10 000 entreprises chinoises en Afrique.
À ce jour, la Chine détient 134 milliards de dollars de prêts en cours avec les pays africains, pour le développer de ceux-ci. La Chine pèse selon les différentes évaluations entre 24 et 40% de la dette extérieure africaine.
Les prêts accordés aux différents pays africains pour les infrastructures construites dans leurs pays connaissent un ralentissement parce que la plupart d’entre eux ont été incapables de les rembourser. La plupart des pays africains ont constaté que ces projets ne leur rapportaient pas suffisamment pour rembourser les prêts.
Cette problématique a fait que les Chinois ne se contentent plus de leur proposer de grands projets d’infrastructures tels que des routes, des chemins de fer, des ports ou des palais présidentiels mais leur fournissent des produits de haute technologie tels que des réseaux de télécommunications 4G et 5G, des satellites spatiaux, des panneaux solaires et des véhicules électriques.

Le global reach de la Chine

( Image : francais.cgtn.com)

D’après une étude du Centre d’études stratégiques (CSIS) des États-Unis, sur 231 ports commerciaux fonctionnant sur le continent, les entreprises chinoises sont actionnaires actifs dans 78 dans 32 pays, avec une activité accrue pour l’Afrique coté atlantique.
En plus de sa réelle mainmise économique sur le continent où par exemple en République démocratique du Congo la Chine détient la majorité des concessions minières stratégiques, elle est devenue une vraie puissance militaire.
En juillet et août 2024, des exercices militaires de deux semaines organisés par la Chine avec la Tanzanie et le Mozambique ont marqué une expansion réelle de l’engagement de l’Armée populaire de libération (APL) en Afrique.
Le déploiement chinois, avec un bataillon de plus ou moins 1 000 hommes, a permis de conduire des entraînements terrestres et maritimes incluant des patrouilles maritimes, des opérations de recherche et de sauvetage et des exercices à tir réel avec les forces armées tanzaniennes et mozambicaines dans le cadre d’exercices baptisés « Paix et Unité 2024 ».
Cette nouvelle dimension sécuritaire et géostratégique en pleine croissance en Afrique a élargi l’ensemble des scénarios de l’APL en matière de stratégie, de doctrine et de formation.
L’expansion progressive des engagements de la Chine en Afrique provient de son programme dans le cadre de ses ambitions mondiales. Lorsque le FOCAC (Forum sur la Coopération sino-africaine) a été lancé en 2000, la Chine n’avait aucune force de maintien de la paix en Afrique et était en retard par rapport aux États-Unis et à l’Europe en ce qui concerne la formation de cadres civils et militaires africains. La Chine était totalement tenue en dehors des débats sur la sécurité en Afrique.
En très peu de temps, l’évolution exponentielle de la présence militaire chinoise fait qu’aujourd’hui le plus grand déploiement de l’APL à l’étranger est en fait sur le continent africain. Actuellement, la Chine maintien des flottilles navales permanentes, sans oublier sa base à Djibouti. Elle mobilise un nombre de troupes impressionnant dans les missions des Nations unies plus que tout autre membre permanent du Conseil de sécurité et, à part la France, forme le plus d’étudiants africains.
La Chine à ce jour a également encadré et formé plus de professionnels africains civils, militaires et des forces de police que tout autre État.
La présence chinoise n’est pas égale dans tous les pays du continent mais son pro-activisme lui a permis de réduire de manière drastique la présence diplomatique de Taiwan auprès des pays africains.
Par ailleurs la manière dont elle s’est imposée dans des domaines miniers au sein de pays stratégiquement clés, à l’exemple de la République démocratique du Congo avec le cobalt, le Gabon avec le manganèse et surtout le Zimbabwe avec le lithium, rend sa présence incontournable. Un des plus grands soutiens de la Chine en Afrique reste et demeure le président Mnangagwa.
Dans ce grand jeu géopolitique qui se déroule en Afrique, la lutte d’influence se joue entre la Chine qui tient le haut du pavé, la Russie, la Turquie et l’Inde. Cependant, même si l’administration Trump marque peu d’intérêt pour le continent, suite aux propositions de certains dirigeants africains de conclure des accords de sécurité en lien avec l’exploitation des terres et des minerais rares, une nouvelle rivalité sino-américaine pourrait rabattre les cartes.

*Max Olivier Cahen est un ancien conseiller du Maréchal Mobutu et auteur d’un mémoire intitulée « Stratégie d’expansion et d’hégémonie de l’intégrisme islamique en Afrique Sub-saharienne »

Publicité