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Soudan : Cartographie d’un désastre humanitaire

Manifestations anti-coup d’État à Khartoum Source : LaPresse (Image d’archive : fanpage.it)

Depuis son indépendance, le Soudan n’a connu qu’une succession de guerres civiles, de 1956 à 1972 puis de 1983 à 2005, aboutissant à la sécession et l’indépendance du Soudan du Sud en 2011. Des conflits principalement d’origines ethniques et religieux mais pour l’accès aux ressources naturelles comme le pétrole, l’or et les terres fertiles.

Depuis le 15 avril 2023, le Soudan est plongé dans la pire guerre civile de la planète. Le pays est à feu et à sang et les puissances régionales placent leurs pions, se souciant peu du bilan humanitaire.
Lorsqu’Omar el-Béchir arrive au pouvoir en 1989, à la faveur d’un coup d’État dont l’initiative et l’organisation reviennent au prédicateur radical Hassan el-Tourabi, il est malgré tout porteur d’espoir. Cela en raison de la situation économique désastreuse et de la guerre civile qui ravage le pays depuis 6 ans. Cependant, la désillusion est rapide, avec l’instauration d’un régime militaro-islamiste et la répression de toutes velléités de libertés politiques.
Pendant longtemps, il bénéficie de l’appui financier et militaire de l’Iran, lui permettant ainsi d’asseoir sa dictature et mener ses guerres personnelles.
Mais la guerre contre les rebelles du Sud-Soudan ainsi que les exactions commises par ses troupes au Darfour lui font perdre le peu de soutien dont il disposait au niveau international.
Isolé et sous pression, il n’ a pas d’autre solution que de négocier avec le SPLA (Sudan People’s Liberation Army). Les pourparlers se terminent par un accord de paix en 2005, aux termes duquel il est prévu que le Sud-Soudan peut tenir un référendum pour son indépendance. En 2011, à la suite de celui-ci, il devient indépendant.
Cet échec à la fois militaire, politique et économique, couplé à son inculpation par la CPI (Cour pénale internationale) qui lui délivre deux mandats en mars 2009 et juillet 2010 pour génocide, sonne le glas de son pouvoir.
Fin 2018 et début 2019, suite à des mesures économiques drastiques, les Soudanais manifestent en masse contre le régime. Les militaires divisés hésitent à soutenir les manifestants. Lorsque, le 11 avril 2019, l’armée régulière annonce la destitution et l’arrestation du président Omar el-Béchir, la population laisse éclater sa joie et les Soudanais espèrent reprendre leur destin en mains.

Les frères ennemis

Abdel Fattah al-Burhan président actuel du Soudan (Image : nytimes)

À la chute d’Omar el-Béchir, la société civile est pleine d’espoir. Un acte constitutionnel prévoit d’organiser une période de transition de trois ans mettant en place un Conseil de souveraineté partagé entre militaires et civils, avec une présidence tournante avant les élections générales devant mettre en place un gouvernement civil.
De facto, les militaires n’ont jamais eu l’intention de rendre le pouvoir. Après trois années d’une transition heurtée, les officiers s’emparent du pouvoir en octobre 2021.
À la manœuvre, les généraux dirigeant les deux principales forces armées du pays, à savoir Abdel Fattah al-Burhan, devenu chef des forces armées soudanaises, et Mohamed Hamdan Dogolo, chef des milices arabes.
Le général al-Burhan prend la présidence du pays s’arrogeant les pleins pouvoirs. Le général Dogolo surnommé « Hemedti » s’empare de la vice-présidence du pays. Tous deux militaires de l’ancien régime, Al-Burhan est issu d’une tribu du centre du pays. Homme des renseignements, il a servi dans tous les grands théâtres de l’armée soudanaise depuis vingt ans, tant au Darfour qu’au Yémen.
Quant à Hemedti, originaire du Darfour, il a également servi sous Omar al-Béchir, mais comme patron de l’appareil de sécurité  le plus honni et le plus redouté, les fameux Janjawid.
Cette milice arabe était, durant la guerre du Darfour dans les années 2000, le bras armé du régime de Omar el Béchir se livrant aux crimes les plus atroces. Et c’est sur base de leurs exactions que les accusations de génocide ont pu être formulées.

Apparition de tensions entre les deux hommes

Les milices de Hemedti portant le nom de « Forces de Soutien rapide » intègrent alors les forces armées soudanaises en 2021. Elles demeurent néanmoins fidèles à leur patron.
Cependant, les tensions apparaissent rapidement entre les deux hommes. Tout d’abord, par rapport au contrôle des revenus de la production d’or dont Hemedti détient la majorité des leviers. Al Burhan souhaite s’en emparer.
Puis, confrontée à la montée en puissance des FSR, l’armée régulière tente d’utiliser les négociations sur la réforme du secteur de la sécurité pour mieux les contrôler à des conditions que Hemedti ne peux accepter. Le 15 avril 2023, les affrontements commencent lorsque les FSR tentent de renverser le president Al Burhan et lancent des attaques contre des sites clés du gouvernement et dans plusieurs villes du pays, déclenchant ainsi l’enfer pour les Soudanais.

Les intérêts régionaux

Après plus de deux années de guerre, ce conflit semble rentrer dans une nouvelle phase. Les Forces armées soudanaises (SAF) accumulent les victoires face aux Forces de Soutien rapide (FSR), dont la reprise de Khartoum dans sa plus grande partie notamment avec la récupération du palais présidentiel, une victoire absolument symbolique pour restaurer l’image du général al-Burhan.
Cependant, dans cette guerre où aucune règle n’est respectée, les victoires militaires correspondent rarement à un gain décisif. Dans le théâtre de guerre, souvent les avancées territoriales ne sont pas synonymes de consolidation de positions étant donné que l’ensemble des groupes armés ont une immense capacité d’adaptation.
De même, les jeux d’influence des puissances régionales font que cette guerre perdure. D’un côté, l’Egypte qui appuie al-Burhan, du fait que le Soudan est un soutien naturel dans sa lutte pour limiter l’exploitation du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD). La gestion des eaux du Nil est pour les Égyptiens une question de survie nationale.
De l’autre, l’Éthiopie, elle, se positionne de manière ambigüe, tentant d’éviter une confrontation avec l’Égypte tout en se liant avec les Forces de Soutien rapide (RSF) d’Hemetti, et cela grâce à son alliance avec les Émirats Arabes Unis (EAU).
Au centre de son hostilité au Soudan du général al-Burhan, l’épineuse question d’Al-Fashaga, zone agricole éthiopienne mais revendiquée et sous contrôle soudanais depuis 2021. Cette dispute territoriale influence considérablement les alliances dans la guerre soudanaise.

La Russie également à la manette

L’Égypte n’est pas le seul acteur impliqué. La Russie, alliée des RSF via le groupe Wagner et le trafic d’or au Darfour, tente de se rapprocher d’al-Burhan pour ouvrir une base navale russe en Mer Rouge. Mais le fait que Moscou soit encore un des pourvoyeurs d’armes d’Hemedti démontre qu’ils hésitent encore.
L’Iran marque également son retour dans l’enfer soudanais. Le rapprochement entre Khartoum et Téhéran s’est concrétisé par l’arrivée de personnalités islamistes proches des Frères musulmans au sein de l’armée soudanaise. Sans compter l’activisme des Émirats Arabes Unis qui acheminent des armes aux FSR via le Sud-Soudan et surtout via le Tchad qui a pris fait et cause pour eux. En réaction le général Al-Burhan a directement menacé les pays voisins de porter la guerre sur leur sol.
Le jeu d’alliances régionales interchangeables démontrent la fragilité de la région et le risque d’une guerre qui dépasserait les frontières soudanaises et feraient exploser l’ensemble de la zone géopolitique.

Le génocide caché

Des réfugiés soudanais arrivent au camp d’André au Tchad – Reuters (image : avvenire.it)

Aujourd’hui, l’ONU qualifie la situation au Soudan de pire crise humanitaire et de déplacement au monde. Les témoignages officiels affluent de tous côtés.
Shaun Hughes, le coordinateur régional du Programme alimentaire mondial (PAM), a prévenu : « C’est le seul endroit au monde où la famine est actuellement confirmée ».
Puis dans un rapport de 2024, l’ONG Human Rights Watch confirme que les forces paramilitaires, les FSR et leurs alliés arabes ont commis des actes de nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité à l’encontre des Massalit, ethnie noire, et des communautés non arabes de la région.
Plus de 15 millions d’enfants ont désormais besoin d’une aide humanitaire d’urgence avant de souffrir de malnutrition aiguë sévère. En deux ans, la crise au Soudan a forcé 11 millions de personnes à se déplacer à l’intérieur du pays, dont quatre millions d’enfants, selon l’ONU.
Un véritable génocide est en cours à l’encontre des tribus noires animistes. L’exemple du siège d’El-Fasher, la capitale du Darfour du Nord, assiégée par les Forces de soutien rapide (FSR), fait craindre une nouvelle épuration ethnique massive, avec 825 000 enfants en urgence alimentaire absolue.
Devant l’indifférence de l’Occident et du monde arabe qui pensent sans aucun doute que la vie d’un enfant noir vaut moins que celui d’un enfant palestinien ou ukrainien, le Soudan s’enfonce encore plus dans la guerre la plus meurtrière de la planète. Les décideurs internationaux doivent agir avant que la situation ne devienne irréversible.

*Max Olivier Cahen est un ancien conseiller du Maréchal Mobutu, auteur d’un mémoire intitulée « Stratégie d’expansion et d’hégémonie de l’intégrisme islamique en Afrique Sub-saharienne »

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