Accueil Politique Cameroun : Qui pour faire face au Sphinx ?

Cameroun : Qui pour faire face au Sphinx ?

Le président camerounais, Paul Biya. (Image d’illustration/Source : actucameroun.com)

Des défections récentes ont été enregistrées parmi des proches du président Biya qui ont annoncé leur intention de candidature pour se mesurer à l’indéboulonnable Paul Biya, 92 ans d’âge et 43 ans au pouvoir. Mais est-ce suffisant du côté de l’opposition pour prétendre l’emporter face au Sphinx, qui a la réputation de n’avoir jamais perdu à une élection ? L’opposition garde en tout cas le sourire.

Issa Tchiroma Bakary, ministre éminent et allié de longue date de M. Biya, a démissionné du gouvernement camerounais le 24 juin dernier dans l’espoir de mettre fin lors des prochaines élections, le 12 octobre, à l’emprise que le président Biya exerce sur le pouvoir depuis quatre décennies. À moins de trois mois des élections dans ce pays d’Afrique centrale, M. Tchiroma a déclaré que le gouvernement Biya auquel il appartenait avait « trahi » la confiance du public et qu’il rejoignait un parti rival.
Bello Bouba Maigari, ministre camerounais du Tourisme et compagnon de longue date de Biya, a lui aussi décidé le 28 juin d’annoncer sa candidature.
Ces deux figures importantes du régime sont tous originaires du nord, un important vivier de voix. De l’autre côté, il y a Maurice Kamto, ancien ministre délégué à la Justice, devenu farouche opposant au régime de Yaoundé et arrivé officiellement deuxième lors de la dernière présidentielle.
Kamto a passé neuf mois en détention après avoir contesté les résultats du scrutin de 2018, les autorités ayant accusé l’ancien professeur de Droit d’insurrection à la suite de manifestations organisées par ses partisans, qui affirmaient que le scrutin avait été truqué en faveur de Biya. Le gouvernement avait nié ces allégations.
Lors de son séjour à Paris en juin dernier, Kamto a promis qu’il protégerait Biya et sa famille s’il remportait les scrutins. Le président camerounais, également le plus vieux dirigeant au monde, a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle. Dans une déclaration publiée sur les réseaux sociaux, il a justifié sa décision de briguer un huitième mandat aux « appels nombreux et insistants des dix régions de notre pays et de la diaspora ». « Soyez assurés que ma détermination à vous servir est à la hauteur des défis importants auxquels nous sommes confrontés », a-t-il ajouté.

Un règne interminable chahuté pour cause de corruption et de flambée du coût de la vie

Le président camerounais, Paul Biya et son directeur de son cabinet civil, Samuel Mvondo Ayolo, © MABOUP

Les 43 ans de règne de Paul Biya sont largement critiqués, beaucoup invoquant la corruption, le détournement de fonds, la mauvaise gouvernance et l’incapacité de son administration à relever les défis en matière de sécurité. L’annonce de sa candidature fait suite à une récente rupture politique avec ses principaux alliés des régions du nord, qui avaient joué un rôle crucial dans l’obtention des votes de cette partie stratégique du pays lors des élections précédentes.
Avant son annonce, des voix s’élevaient de plus en plus, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Cameroun, pour lui demander de se retirer et de laisser la place à un nouveau visage à la tête de son pays. C’était sans compter sur l’obstination du dinosaure, qui d’ailleurs a remercié ses compatriotes pour le « soutien massif » qu’ils n’ont «cessé » de lui «apporter pendant toutes ces années », et affirmé que sa « détermination à servir reste intacte et se renforce au quotidien ».
Mais le taux de chômage élevé et la flambée du coût de la vie préoccupent de nombreux Camerounais, tout comme la corruption et la sécurité. Une insurrection séparatiste dans les provinces anglophones ainsi que les djihadistes opérant dans la région la plus septentrionale ont contraint des milliers de Camerounais à quitter leur foyer au cours de la dernière décennie. Autant d’éléments qui pourraient jouer en faveur d’un candidat de l’opposition, si celle-ci pouvait s’unir.


Un universitaire alerte sur le long règne de présidents africains

Thabang Motswaledi

La récente annonce du président camerounais Paul Biya, âgé de 92 ans, de briguer un nouveau mandat a relancé les débats sur la longévité au pouvoir sur le continent africain. Le président Biya, qui dirige le Cameroun depuis 43 ans, approcherait les 100 ans s’il terminait un autre mandat de sept ans, devenant ainsi non seulement l’un des dirigeants les plus âgés du monde, mais surtout le plus ancien en poste sur le continent.
Thabang Motswaledi, universitaire à la North-West University (NWU) de Potchefstroom, en Afrique du Sud, et membre de l’École des études gouvernementales, estime que cette décision reflète une problématique plus profonde en Afrique. « Certains des défis du développement de l’Afrique résident dans la réticence des dirigeants à quitter le pouvoir, même lorsque leur mandat est depuis longtemps expiré », explique-t-il précisant que « le fléau du leadership africain s’enracine dans l’idéologie négative de la longévité au pouvoir, souvent qualifiée de dictature ou d’autocratie dans certains États ».
L’universitaire sud-africain souligne que les chercheurs africains ont longtemps mis en garde contre les dangers du maintien prolongé au pouvoir, mais ces avertissements ont souvent été ignorés. Parmi les exemples cités figurent les anciens présidents Robert Mugabe (Zimbabwe) et Mobutu Sese Seko (République du Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo), ainsi que des leaders encore en place : Teodoro Obiang Nguema Mbasogo (Guinée équatoriale), Denis Sassou Nguesso (République du Congo), Yoweri Museveni (Ouganda) et le recordman africain et mondial Paul Biya lui-même.
« Le caractère de ces gouvernements est principalement marqué par le sous-développement, la dictature, la domination des élites et la corruption», ajoute M.Thabang Motswaledi.

La menace des coups d’État et de l’instabilité

Il pointe également la recrudescence des prises de pouvoir militaires, notamment en Afrique de l’Ouest, comme une réaction à cette tendance. « Au fil des ans, cela a conduit à la formation d’une ‘ceinture des coups d’État’ dans la partie occidentale de l’Afrique. Le Cameroun, qui se trouve dans cette région, pourrait être le prochain sur la liste si les frustrations politiques s’aggravent », prévient-il.
Selon Thabang, le long leadership de Biya n’a pas engendré de développement tangible pour le Cameroun. « Les années de présidence de Biya n’ont pas apporté de croissance. Son retour au pouvoir pourrait conduire le pays à subir le même sort que ses voisins, comme le Mali et le Burkina Faso, où le mécontentement envers les dirigeants a déclenché des coups d’État ».

Un risque de régression pour l’Afrique

La préoccupation majeure, selon lui, est que l’Afrique risque de régresser davantage si cette tendance persiste. « Ce type de leadership ne favorise pas le développement de l’Afrique. Il affaiblit les institutions démocratiques et aliène la population », croit-il savoir.
L’annonce de Biya a suscité de nouvelles inquiétudes parmi les observateurs politiques et les citoyens, beaucoup se demandant si un nouveau mandat sous sa direction apportera du changement ou approfondira la stagnation politique du pays. La plupart d’entre eux penchent plutôt pour la seconde réalité.

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